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Etre noir en république dominicaine Par Rédaction du Naïf.

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HAITIRédaction : « Une mise en regard socio-psychologique d’un observateur étranger ».La République dominicaine est l’un des rares pays au monde à mentionner sur la carte d’identité (cédula) de ses ressortissants leur couleur de peau. Et ce par une lettre : un « B » pour les Blancs, un « N » pour les Noirs et un « I » pour les métis. Officiellement, il y a 75 % de métis, 23 % de Noirs et 2 % de Blancs. Cette recherche de classification se retrouve souvent, comme par exemple sur cette facture d’un hôtel de Santiago :

Les Dominicains sont un peuple torturé. Je l’ignorais avant de partir. Je ne savais pas qu’on pouvait être aussi complexé sous des abords aussi légers. Il faut gratter un peu pour connaître la vraie République dominicaine. Qu’est-ce qui m’a fait arriver là-bas ?

Dans cette île, séparée en deux, avec deux peuples qui se haïssent, qui ont connu l’esclavage et qui en sont issus. J’avais l’impression que ces Dominicains expiaient tous d’une manière ou d’une autre les souffrances de leurs ancêtres. Je pensais aller là-bas pour découvrir ce  à quoi pouvait ressembler une si belle entente entre les hommes. J’étais partie à la rencontre d’une minorité sympathique dans un pays insouciant, j’ai rencontré un peuple au bord de la névrose dans une ambiance d’apartheid.

 J’ai beaucoup travaillé pour essayer de comprendre le fond de l’âme dominicaine. Ce qui suit est le résultat de mes tâtonnements dans ce domaine.

Des apparences trompeuses

Les premiers entretiens, qui s’apparentaient plutôt à des séances de conversations pour étranger qu’à des entretiens car je ne parlais pas encore bien espagnol, confirmaient la bonne réputation du pays : « Nous, on ne fait pas de différence entre les gens selon la couleur de leur peau », m’ont dit un couple de riches Dominicains blancs (les seuls !) qui, curieux de savoir ce que je faisais là, m’ont interpellée dans la rue.

Même chose pour Rosanna, 19 ans, secrétaire à la chambre de commerce franco-dominicain et métis claire, elle : « Moi, je n’ai pas de préférence quant à la couleur de peau dans mes relations sociales. Je traite tout le monde pareil. Comme tout le monde ici, d’ailleurs. Nous les Dominicains pensons que la couleur de peau ne qualifie pas la personne. Il n’y a pas de racisme parce que la culture dominicaine provient d’un mélange de trois cultures, de trois races ». Le père de Tito, lui, affirmait qu’ « ici, il n’y a plus de racisme ». Et il poursuivait : « Je n’aime pas trop les Noirs, enfin les Haïtiens ». Est-ce à dire qu’il y avait du racisme « avant » ? Et quid des Haïtiens ?

C’était déjà plus étrange, et il était d’autant plus difficile à comprendre qu’il n’avait plus de dents. Pour Xiomara, 25 ans, secrétaire au siège d’un syndicat de transporteurs routiers à Jimaní, « Le seul problème, c’est Haïti. Mais je ne dirais pas pour autant qu’il y a du racisme, car les structures sociales d’avant ont disparu. Il y a très peu de racisme, à part chez les plus riches. Mais ils sont isolés ». Cette affirmation revenait souvent : seuls les riches sont racistes… qu’en penser ?

 Autre phénomène étrange : à la question « de quelle couleur êtes-vous ? », 95 % de mes interlocuteurs (tous métis ou noirs) se décrivaient comme « indio ». « Indio » est un terme qui signifie « indien » et qui fait allusion aux Taïnos et aux Indiens des Caraïbes en général… qui ont tous été exterminés. Ce qui explique le mystérieux « I » sur les cartes d’identité. Mais pourquoi cette étrange appellation ?Et puis un jour, j’ai poussé à tout hasard la porte de la chambre de commerce franco-dominicaine à Saint-Domingue. Je suis tombée sur Génésis, une Franco-dominicaine qui travaillait là depuis plusieurs mois et qui connaissait bien la France comme la République dominicaine. Elle avait presque mon âge et parlait français : une source en or ! A ma question : « y-a-t-il du racisme en République dominicaine ? », sa réponse fut sans appel : « On t’a vraiment dit qu’il n’y a pas de racisme en République dominicaine ? C’est complètement faux.

Pour certaines choses, en effet, les Dominicains sont plus ouverts que les Français. Bon. Mais sinon, ils sont très racistes ! Si tu es étranger, tu fais ce que tu veux, mais les Dominicains entre eux louchent sur la couleur de la peau. Il y a des boîtes où on ne te laisse pas entrer si tu n’es pas blanc. Même moi, j’ai eu des problèmes avec ça. J’ai du montrer ma carte d’identité française pour entrer ! C’est toujours mieux d’être blanc. Et il n’y a pas que la couleur de peau qui compte, il y a aussi l’argent que tu as ! Il y a certains endroits où on te regarde de travers si tu n’as pas la voiture de l’année. Les gens sont très matérialistes. Tout tient à l’apparence. Ce sont de bonnes bases pour le racisme ! ».

 

Le voile de conformisme que tous revêtaient jusque-là commençait à tomber, mais tout n’était pas encore très clair dans ma tête. Je sentais que je touchais à un sujet sensible, et beaucoup plus complexe que prévu. J’ai poursuivi quelque temps ce qui commençait à ressembler à une véritable enquête. Les réponses continuaient d’être évasives, mais ma perception de leur sens caché s’affinait à mesure que mon niveau d’espagnol progressait. J’ai senti que j’approchais du but le jour où Pablo, le cousin de Tito, m’a mise en contact avec Elvis, prof d’histoire dans le secondaire à Villa Jaragua. Il m’a affirmé qu’« en République dominicaine, il y a toujours eu du racisme. C’est le pays le plus raciste au monde. Et c’est aussi le pays le plus métis au monde ». Mais il ne m’a pas donné plus d’explications.

C’est Pablo Santana Baez, le psychologue rencontré au siège de World Vision à Jimaní, ainsi que ses collègues Adela Matos et Miguel Hebron, qui a rendu soudain clairs les propos de Génésis. Voilà leur explication : « être Noir en République dominicaine, c’est d’abord un problème. Les métis, ceux qui ont du sang blanc (c’est-à-dire espagnol ou européen) et du sang noir (c’est-à-dire africain), ne se considèrent pas comme Noirs, ni comme métis, mais comme Blancs. Si tu leur demandes quelle est leur couleur de peau, ils te répondront « indio », avec les variantes; « indio clair, indio foncé »… Sache qu’un « indio foncé », en général, c’est un Noir.

Mais ne t’avise pas de lui dire qu’il est noir, il le prendrait mal. Le mot « negro » [traduction de « noir » en espagnol], ici, ne désigne que les Haïtiens. Pour les Dominicains, c’est une insulte. Pour désigner la couleur de peau noire, c’est plutôt le terme « moreno » qui va être employé, si on veut être compréhensible. Mais jamais « negro », même si c’est le terme exact. Le Dominicain a très peu de sang indien, en général il est moitié d’origine espagnole, moitié d’origine africaine. L’apport génétique des Indiens dans la société dominicaine actuelle a donc été très faible. Bon, c’est vrai que le pourcentage varie selon les gens. Mais dire de quelqu’un qu’il est un « indio » est une aberration. Les Indiens de l’île sont un peuple disparu, un mirage, un fantasme pour les Dominicains actuels. »

Pourtant, tout le monde continue de se forger de toutes pièces une identité usurpée, ceci afin d’éviter d’assumer la couleur de peau noire et surtout les origines africaines.

Le diktat blanc

Si les Dominicains rejettent cet aspect noir, alors même qu’il est partie intégrante de leur identité, c’est parce qu’il a une connotation très négative. En effet, pour tout le monde, le modèle, c’est le blanc. Le Blanc. Le blanc de peau qu’on ne croise que très rarement en République dominicaine, mais qui tient pourtant les rênes du pays : le pouvoir politique, économique, religieux et militaire est aujourd’hui presque exclusivement entre les mains de Blancs. Le blanc est exagérément valorisé, il symbolise à lui seul la richesse, la réussite, et la beauté.  Aux yeux de la plupart des Dominicains, ce qui est blanc est bon, positif et généralement, « meilleur ». Ils font preuve d’une xénophilie sans égal, excessive, à l’égard des Blancs et des « clairs ».

Pour le noir, c’est le contraire. Comme me l’expliquait une des rares Dominicaines à ne pas adhérer à la schizophrénie ambiante : « ce n’est pas parce qu’une infime partie de la population est blanche qu’elle ne peut pas contrôler le pays et se sentir supérieure aux autres. Les autres, les métis justement, ne voient que leur côté blanc. Ils ne veulent pas entendre parler de leur sang noir. C’est comme un tabou, le fait d’être noir. Très peu de gens en sont fiers. On a hérité des schémas mentaux de l’esclavage. Ils sont présents chez tout le monde ».

En témoigne cette affiche repérée dans les bureaux du MUDHA à Saint-Domingue :

Ces expressions sont réellement utilisées dans la vie courante. «  C’est impossible de s’assumer en tant que noir quand on t’apprend ce genre de choses », a résumé une employée du MUDHA en me montrant cette affiche. Et le tabou du Noir est tellement fort que dans le guide publié par l’office de tourisme dominicain, on trouve pleins d’informations sur les Taïnos, sur Christophe Colomb… mais rien, absolument rien, sur la partie esclavage de l’histoire dominicaine. Impossible de comprendre, pour le lecteur, pourquoi les Dominicains sont si foncés.

 

 

 

Comment comprendre un tel comportement ? Cela c’est éclairci au cours des entretiens, et ce car j’ai eu la chance de tomber, souvent par hasard, sur plusieurs personnes qui travaillaient sur la question. Ou qui avaient une honnêteté et un niveau d’instruction suffisants pour me donner une réponse objective. De plus, ces gens ont tous fait beaucoup d’efforts pour me répondre. C’étaient les entretiens les plus intéressants et les plus fournis. Il s’agit vraiment de chance car sur les 33 témoignages recueillis, seuls une poignée m’ont permis de comprendre le fond de la question, tous les autres étant évasifs ou se perdant en généralités.

Voici donc une synthèse de leurs explications, que j’ai organisées sous forme de questions/réponses. Y sont repris Francisco Rafael Guzman, professeur de sociologie à la UASD (une université de Saint-Domingue), Rocio et Tati Perez, sa mère, toutes deux professeurs de lettres à Neiba, Brigido Trinidad, biologiste à Villa Jaragua, Rafael Almanzar, personnalité artistique et religieuse (vaudou) de la ville de Santiago, Américo « Catuxo » Badillo Vega, directeur de la branche éducation du centre Oné Respé à Santiago, Jorge Puello, professeur de danse dans un bateye près de Saint-Domingue, Ana Maria (j’ai oublié de noter son nom de famille), directrice des activités sportives au même endroit, et Rafael Lluberes, directeur du centre Colibri et d’UJEDO, organisme oeuvrant en matière de santé, d’éducation, de culture et d’environnement, dans ce même bateye, et Sirana, cadre au MUDHA1 à Saint-Domingue (dont je n’ai cette fois pas compris le nom)

Pouvez-vous me parler du racisme ?

Eh bien le racisme, c’est une forme de relation entre les personnes qui prend très fortement en compte le phénotype et/ou la culture. C’est un phénomène parfois réel, parfois imaginaire. En République dominicaine, il est réel, et très fort. Il se présente sous forme d’antihaïtianisme. C’est un racisme physique qui prend comme prétexte un racisme politique.

 Nous allons commencer par un exemple. Tu as remarqué que les gens non blancs font beaucoup d’efforts pour paraître blanc (cheveux, peau, mariages) ? C’est plus qu’une question de mode. Ici, des « bons » cheveux [pelo bueno], ce sont des cheveux raides, clairs de préférence. Une blanche avec des cheveux lisses est considérée d’emblée comme une belle femme. Si elle se fait friser les cheveux, on va la prendre pour une folle, mais elle continuera d’être blanche. Les « mauvais cheveux » [pelo malo], en revanche, ce sont les cheveux crépus et noirs, les plus répandus dans ce pays. Si une métisse aux cheveux crépus s’aventure à ne pas défriser ses cheveux, elle sera considérée comme une rebelle, quelqu’un qui défie l’ordre social et qui devra assumer son acte. Une des femmes de notre échantillon [lors d’une étude de Catuxo] qui avait tenté l’expérience nous a conté : ‘un homme m’a vue arriver et m’a dit : ‘on dirait que tu n’as pas de mari… tu vas voir les coups qu’il va te donner !’’. Socialement parlant, la texture du cheveu fait vraiment la différence.

Le fait de défriser des cheveux crépus revient à les dissimuler pour « ne pas être noire », ou l’être moins, ou pour faire comprendre qu’on ne veut pas l’être. Il y a une volonté de prendre de la distance avec ce qu’on est. Les non-blancs acceptent donc de se reconnaître dans la négation. C’est typiquement une attitude de soumission, en l’occurrence à l’ordre social dominant. En effet, les gens considérés comme noirs n’ont jamais été que méprisés, rejetés, exclus, dépréciés dans la société dominicaine. Accepter d’être noir, c’est reconnaître qu’on est inférieur. Alors qui veut être noir ?

Autre exemple, quand un enfant naît plus foncé que ses parents, il y a un très fort désenchantement, surtout si c’est une fille. Beaucoup de parents interdisent à leurs enfants, et notamment aux filles, de fréquenter des gens plus noirs qu’eux. On parle d’ « améliorer de la race » [mejorar la raza], quand il s’agit de se marier : il faut se marier avec plus clair que soi. Il existe donc ce racisme d’autocensure, aliénant, dont la population a largement intériorisé les stéréotypes.

D’où vient un tel phénomène ?

 

 

 

Toute société esclavagiste a été raciste. A partir du moment où des Noirs africains ont été déportés ici et où l’esclavage est apparu sur l’île, le racisme a été institutionnalisé et utilisé pour justifier leur discrimination. Et puis la guerre d’indépendance a été menée non pas contre le gouvernement d’Haïti, mais contre « les Noirs », le peuple noir. On avait une situation de lutte sociale binaire dont les schémas sont restés vivaces. Encore aujourd’hui, dans les manuels scolaires dominicains, il y a seulement un chapitre sur la composition de la société et les Noirs sont toujours abordés d’un point de vue négatif. Cela donne lieu à une confusion entre nature et condition : entre être esclave et devenir esclave.

Au temps de la colonisation, ils occupaient la place la plus basse. Leur mélange avec les Blancs s’est fait de manière forcée. Mais il n’a pas été complet. Tout en haut de l’échelle sociale, les Blancs sont restés entre eux. Ce qui explique la situation actuelle: les très riches sont tous des Blancs. Ils veulent rester une junte homogène. Il y a bien des leaders noirs, mais ils n’arrivent pas à crever le plafond de verre pour accéder à ce niveau social.

Et le racisme est une arme politique très forte. Il l’a surtout été sous Trujillo, le « généralissime »…

Trujillo était un dictateur au pouvoir en République dominicaine entre 1930 et 1961. Il est arrivé au pouvoir par un coup d’Etat militaire. C’était un despote total, les Dominicains vivaient dans la terreur avec lui et il les a beaucoup influencés. Il a mis en place un véritable racisme d’Etat. Pour lui, Haïti était l’ennemi de toujours, la menace qui planait au-dessus de l’identité dominicaine. Il était d’origine haïtienne, mais mettait des crèmes blanchissantes pour que cela ne se voie pas. Les stéréotypes racistes étaient très présents dans l’idéologie dictatoriale, et ont inondé la société dominicaine. Ils sont toujours très prégnants aujourd’hui.

Ces stéréotypes n’étaient pas seulement dirigés contre les Haïtiens, mais aussi contre les Dominicains. Ils visaient à reformuler les notions du nationalisme dominicain en en faisant un bastion à protéger des envahisseurs haïtiens, assimilés aux noirs en général. Dans la pratique, on en est venu à rechercher l’unité nationale à travers la négation du noir. Aujourd’hui, on parle encore d’une « invasion pacifique » haïtienne. Mais que serait notre économie sans cette « invasion » ! Il y a eu un avant et un après Trujillo. Avant Trujillo, la ligne de conduite par rapport à Haïti, c’était le nationalisme. Après, c’était le racisme pur et simple.

Les Haïtiens étaient nombreux dans notre pays avant son arrivée, au point que la gourde circulait dans certaines régions. Les trujillistes ont commencé par revisiter l’histoire dominicaine. Les manuels scolaires ont été falsifiés pour présenter Haïti comme un ennemi dangereux. Puis le vaudou a été interdit et ses pratiquants, pourchassés. Il y a même eu des lois favorisant l’immigration européenne aux dépens de l’immigration africaine, alors qu’aucun Africain n’émigrait en République dominicaine.

En 1937, Trujillo a lancé une grande chasse à l’homme et fait massacrer plusieurs milliers de Noirs à la frontière, près du fleuve Massacre, qu’on appelle ainsi depuis cette époque parce qu’il a coulé rouge. Juste parce qu’ils étaient noirs et qu’il considérait qu’il y en avait trop. Ils n’étaient d’ailleurs pas forcément haïtiens ! Il a voulu faire passer ça pour des incidents frontaliers et a donné 2 pesos [moins de 10 centimes d’euro] par personne tuée au gouvernement haïtien pour se « racheter », mais la communauté internationale l’a accusé. Il a fini par être assassiné par ses proches en 1965. Puis Balaguer a pris le relais jusqu’à récemment… il y aurait plus d’humanité dans ce pays aujourd’hui sans eux…

La définition d’un « nous » et d’un « eux » est d’une grande utilité en politique. La difficulté à se définir a toujours été présente chez les Dominicains et Trujillo s’en est servi. Peu après l’invasion américaine (1916-1924), Trujillo s’est retrouvé face à une crise économique et sociale. La grande question, pour le peuple, c’était : qui suis-je ? Et quel projet politique adopter ? il y a eu un conflit entre les différentes classes : les conservateurs, les radicaux, etc. Chacune se construisait en reniant quelque chose.

 

 

Ç’a aussi été l’apogée de l’influence européenne. Les théories racistes se sont donc présentées comme une campagne éducative du nouveau « projet politique ». Peu de groupes se sont revendiqués en tant que Noirs, car être noir était plutôt une raison de s’inquiéter. Et puis les noirs ne s’identifiaient pas comme tels parce qu’ils étaient assimilés, alors, à des Haïtiens. Sauf quelques intellectuels en très petit nombre. Ils s’inspiraient du mouvement de la négritude qui se développait ailleurs. Il ne s’agissait pas d’un mouvement interne, ni d’une révolte populaire.

 

C’est aussi une question d’ignorance. Le Dominicain d’aujourd’hui ne sait pas d’où il vient. S’il fait des recherches sur ses racines, il n’aura que des informations vagues car on coupait les liens des esclaves d’avec leur terre natale en les faisant venir ici. Ce qui engendre souvent la sensation de ne pas avoir conscience de ce qu’on est.

Qu’est-ce qu’être noir en République dominicaine ?

En fait, c’est ce que la société définit comme noir. Pour les Américains, les Portoricains sont noirs. Pour les Portoricains, les Dominicains sont noirs. Pour les Dominicains, les Haïtiens sont noirs et officiellement, « il n’y a pas de Dominicains noirs ». Nous nions ce que nous sommes à cause de facteurs économiques (les Noirs, ce sont les plus pauvres) et historiques (les Noirs renvoient à l’héritage colonial). Etre noir en République dominicaine, c’est un tabou depuis longtemps. Ce n’est pas un état, mais une situation conditionnée par quelque chose. Etre noir ici ne fait pas référence à une identité forte, le racisme empêchant son affirmation. Il y a un fossé entre les Noirs latino-américains et les Noirs d’Afrique, car le bagage laissé par l’esclavage, bien que souterrain, reste très vif. Sur leur carte d’identité, les Dominicains noirs insistent pour avoir leur « I » de Indio. On voit très rarement des « N ». C’est une manière de nier leur couleur ou leurs origines noirs. Cette automutilation, cet auto dénigrement engendre bien sûr de la souffrance dont le racisme est parfois lui-même l’expression. D’ailleurs on peut parler d’aliénation. Certains en souffrent avec tant de force que ça peut les paralyser physiquement.

La logique de subordination que subissent les noirs s’exprime surtout sous la forme de discrimination sociale. Si on est « seulement » noir, ça devient difficile d’identifier « les autres », qui sont seulement « non-blancs ». C’est plus facile de faire la différence entre pauvres et riches qu’entre noirs et blancs. Le pire, c’est quand les « tares », s’accumulent, par exemple quand on est noir, pauvre, haïtien, femme, et vieille…

D’ailleurs les Haïtiens sont rejetés parce que noirs et pauvres. Il se produit une triple discrimination avec eux: sociale (le Noir est pauvre), ethnique (le Noir est haïtien), et racial (l’apparence physique est confondue avec des traits de caractère). A titre de comparaison, les Dominicains émigrés à Porto Rico sont souvent bien intégrés, bien qu’ils soient plus pauvres et plus foncés. Ici, on fait un amalgame entre noir et haïtien. Le racisme anti-noir s’est converti en anti-haïtianisme. Le noir, c’est l’autre, c’est celui qui vient de Haïti, c’est l’inverse du blanc. Un Noir est un Haïtien et un Haïtien est noir. Dans les schémas mentaux dominicains, on n’accepte pas l’identité à entrées multiples. Donc le Dominicain est blanc, le Haïtien est noir, point.

On imagine que tous les Haïtiens sont noirs. Ce n’est pourtant pas le cas, il y a aussi des Haïtiens blancs et métis. La religion renforce les préjugés : les Dominicains croient que les Haïtiens pratiquent tous le vaudou et que c’est leur seule religion. Mais il est tout à fait possible, dans toute l’île, d’être catholique et de pratiquer le vaudou, voire de mélanger les deux : cela s’appelle la santeria. L’un n’exclut pas l’autre. Mais l’idée, à travers ces stéréotypes, c’est de se différencier d’eux : eux, les Haïtiens noirs, africains, païens, barbares, et nous les Dominicains blancs et chrétiens, les fils de Dieu… Cela dit, la situation est peut-être en train de changer : les personnes qui se revendiquent comme noires, en faisant référence à l’identité caraïbe, sont de plus en plus nombreuses. Il y a un peu d’intérêt pour une « culture noire », d’autant plus que nous avons de plus en plus accès aux informations sur l’Afrique. Des groupes comme le « Black power » naissent en version dominicaine, il existe par exemple une Maison de l’identité de la femme noire à Saint-Domingue. Là-bas ils travaillent sur l’art, la musique, la danse… ils explorent l’identité caraïbe en se basant sur le travail culturel cubain, qui est très développé. Mais ces femmes sont peu soutenues par le gouvernement.

Parlez-moi des Haïtiens…

Et la République dominicaine est déjà un pays pauvre en soi. L’immigration haïtienne, qui est intense et réelle, est perçue comme une tendance à l’appauvrissement, une pression vers le bas dans un pays où il est déjà difficile de s’en sortir. La vie quotidienne des Haïtiens tient de la survie. C’est un peuple qui vit au jour le jour, qui ne voit que le lendemain, sans savoir s’il sera encore là le surlendemain. Alors, les Haïtiens ne voient rien à long terme: ils ont vite manqué de terres, alors ils ont coupé la quasi-totalité des arbres du pays. Maintenant, il ne reste plus rien. Les déchets, même polluants, sont jetés n’importe où. Rien n’est organisé pour une quelconque forme de durabilité. De cette manière, le pays se dégrade très vite. L’écosystème haïtien est ruiné. Il n’y a presque plus aucune ressource naturelle: ni bois, ni gibier, ni eau potable… Il reste la pêche. De quoi vit Haïti, alors ? Essentiellement de la drogue et des divers trafics (d’armes et d’objets de contrebande surtout), ce qui est une constante dans l’île vu sa position géographique, ainsi que de maigres transferts d’argent. Les Haïtiens riches, eux,  font partie d’une classe économique et politique très puissante dans leur pays. Ils ont depuis longtemps l’appui, et même la complicité, du gouvernement dominicain. Même sous Aristide c’était comme ça ! Il n’y a pas d’exigence particulière du gouvernement dominicain envers Haïti, et dans l’autre sens c’est l’inertie complète.

En tous cas ces deux couches de population n’ont pas de solidarité l’une envers l’autre. Elles s’ignorent. Les Haïtiens riches n’ont aucune relation suivie avec les immigrants pauvres. Enfin, ils ont tous une culture, une langue, et une histoire différentes de la nôtre. Il ne faut pas voir Haïti que comme un pays pauvre et démuni. C’est un pays à l’expression artistique très riche, peut-être même plus riche qu’ici… Haïti avait des idées fermes, déjà très avancées, lors de l’Indépendance. Ils ont gagné une victoire contre un Empire. Ils avaient un idéal de liberté très fort. Mais ils manquaient de structures politiques. Haïti est un pays qui n’a jamais connu la stabilité depuis l’Indépendance. Et les relations entre Haïti et la République dominicaine ont toujours été tendues. Mais il faut que nous apprenions à cohabiter avec eux, parce que nous partageons une île. Non pas parce que nous l’avons voulu, mais parce que deux puissances étrangères l’ont voulu.

Le problème, c’est l’écart de richesse entre les deux pays, dont le gouvernement dominicain abuse complètement. Il n’a pas de ligne politique cohérente. D’un côté, nous embauchons des journaliers haïtiens pour faire le boulot que nous refusons de faire nous-mêmes. Leurs conditions de travail sont une forme d’esclavage actuelle, il n’y a qu’à voir leur salaire… De l’autre, nous les rejetons et les déportons quand ils sont trop gênants… d’une manière générale, Haïti est le coupable idéal. Par exemple, on consomme beaucoup de drogue en République dominicaine. La faute à qui ? Haïti, évidemment ! La majorité des institutions qui travaillent avec Haïti offrent de l’aide humanitaire et sont un peu paternalistes. Depuis quelque temps, le G8 demande à ce que l’île soit unifiée. Mais ça ne changera rien : si on fait ça, le problème va rester le même, ou empirer.

Quelle est la relation au travail des Haïtiens ?

La tendance prédominante actuellement sur le marché du travail dominicain, c’est l’entrée en crise du secteur agricole. Le travail des Haïtiens n’entre pas dans le cadre d’une concurrence déloyale aux Dominicains, mais dans celui d’une situation de vide : on a besoin de travailleurs. Et les Haïtiens veulent gagner plus qu’en Haïti. Même chose dans le secteur de la construction : les Haïtiens s’occupent des tâches les plus dures, les moins bien payées et les moins régulières. De toute évidence, peu de Dominicains ont été évincés pour ça. Plutôt qu’un phénomène de concurrence déloyale, il s’agit peut-être d’une tendance de déplacement à l’intérieur du marché du travail : les conditions de travail de certains secteurs se détériorent, et sont petit à petit occupés par des femmes ou des Haïtiens. Et les grèves sont rares en République dominicaine.

En Haïti, par contre, la survie passe par le travail. Les gens n’ont pas le choix ! C’est 60 % de travail informel et 10 % de formel.

http://mesjoursagites.over-blog.net/pages/Du_racisme_en_Republique_dominicaine_-985892.html

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Source CaraïbeCreolsNews :La France a-t-elle aboli l’esclavage ? Par Danik I. Zandwonis *

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La France a-t-elle aboli l’esclavage ?  C’est le titre d’un ouvrage de l’historienne Nelly Schmidt qu’il faut avoir lu. Elle décortique avec une grande justesse d’analyse, les 2 « abolitions » de 1794 et 1848 en Guadeloupe et qui sont aujourd’hui encore des marqueurs de notre société coloniale.Mais c’est l’actualité africaine la plus brûlante qui nous ramène vers l’ouvrage de N. Schmidt. Le fait que des migrants d’origine africaine aient été vendus en Libye remet un coup de projecteur sur la politique francafricaine.

D’abord c’’est un média américain, (CNN) qui a révélé cette affaire, pourtant la présence politico-médiatique française en Afrique est plus que réelle. Ensuite on est en droit de s’interroger sur le black out de la France sur cette affaire. Ce silence gêné de médias français, tout comme celui de la diplomatie et du gouvernement français peut être compris comme une volonté affirmée de « zapper » ce fait gênant pour les uns et les autres. Il suffit pour s’en convaincre, de mesurer à l’inverse l’impact émotionnel de ces mêmes médias et du gouvernement français quand un ressortissant français blanc, soldat ou autre est la victime d’une agression en terre africaine.

Il est bon de rappeler, que le chaos existant actuellement en Lybie est l’une des conséquences de la politique Moyen -Orientale des européens, la France en tête. Chez nous en Guadeloupe, pays peuplé majoritairement d’Afro descendants , la réaction s’est aussi fait attendre. Silence radio total des deux assemblées majeures, pas un communiqué de Josette Borel ou de Chalus sur cette problématique. Faut -il penser que nos deux présidents ne sentent pas concernés ? même silence embarassé des parlementaires : ce n’est que 48h après qu’Olivier Serva a sorti un timide post sur les réseaux sociaux.

On en arrive même à se demander si toutes les manifestations qui sont généralement organisées au mois de mai pour « commémorer » l’abolition(?) de l’esclavage en Guadeloupe, ne sont pas totale hypocrisie ? 

En réalité, ces élus guadeloupéens, « marchent » au rythme du gouvernement français, quand le « maitre blanc » parle , ils vont dans le sens de sa parole, mais quand le maitre est silencieux, ils adoptent une attitude similaire. C’est bien là, le mal profond de notre pays, la classe politique dans son ensemble, manque cruellement de courage, elle préfère aller dans le sens du vent pour n’avoir jamais à s’opposer à ceux qui depuis Paris, décident pour nous.

Ce qui s’est passé en Libye et le silence -j’ai presque envie de dire- silence complice, prouve et démontre que les chaines de l’esclavage politico-mental sont toujours présentes dans les cerveaux. Mais il n’y a pas que pour la Libye. Il y a de cela quelques semaines, les Catalans ont posé avec force et détermination, la question de leur indépendance face à l’état central espagnol : vous avez entendu un élu guadeloupéen oser prendre une position contraire à celle du gouvernement français actuel ? la réponse est négative.

Fort heureusement, il y a encore quelques journalistes guadeloupéens qui osent dire tout et tout haut.( je me permets içi de saluer mes confrères de « Presse Hebdo « sur Radio Guadeloupe 1ére : Eric Lefèvre, Gilbert Pincemail, Olivier Lancien, Eric Bagassien…. ils font le job et ouvrent sans crainte les débats. On ne dira pas autant de cette radio commerciale au service du pouvoir devenue depuis 2009 quasiment murette sur tout ce qui peut déranger les pouvoirs en place.En réalité, notre classe politique, volontairement s’absente de tous ces débats, elle ne semble préoccupée que par ses questions électoralistes.

Et pourtant, la situation sociale s’aggrave en Guadeloupe ;les tensions couvent. il y a moins d’un mois, Elie Domota et les militants de l’UGTG ont lancé une première alerte, qui ressemble fortement à un avertissement. Mais là non plus personne n’a entendu. La vie continue « tranquillement », mais chacun se doit de savoir, que ce calme n’est qu’apparent, la Guadeloupe est de nouveau au bord d’une grosse crise.C’est à croire, que nous vivons dans une bulle. La Lybie, la Catalogne, la situation sociale et ses conséquences, tout cela n’interpelle personne : jusqu’à quand ?

*Danik I. Zandwonis Directeur de rédaction de CCN et fondateur du site@ : danik@mediacreole.com

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Un poète, un homme hors du commun. PEY, PEY, PEY Par Jean ORTIZ

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Source le GRANDSOIR. Serge Pey est un extraordinaire poète, dans tous les sens du mot : qui sort de la règle, de l’usage ordinaires, qui n’est pas courant, exceptionnel, inhabituel, qui étonne par sa bizarrerie, son étrangeté, son originalité, qui s’écarte énormément du niveau moyen, ordinaire, qui, par ses qualités, sort de la moyenne, qui est très grand, intense, immense.

C’est un militant qui a mené la lutte clandestine dans le Chili de Pinochet.
C’est un de mes amis.
C’est un lecteur assidu du Grand Soir qu’il a défendu quand nous étions sous la grêle des calomnies.
Quelle bonne nouvelle que l’attribution du plus grand prix littéraire pour la poésie à cet homme-là !
Son ami Jean Ortiz (qui se ressemble s’assemble) lui rend hommage dans un article publié par l’Humanité.
Lisons, nous en serons meilleurs. Et plus heureux.
Maxime Vivas
Serge Pey, préfacier de notre « Vive le Che ! », vient d’être couronné à l’unanimité du Prix Apollinaire de poésie 2017, prix prestigieux s’il en est, équivalent d’un Goncourt de poésie. Créé par Cocteau en 1941. Couronné ! Le libertaire Serge Pey a dû goûter comme il se doit la saveur du mot, lui, le coupeur de têtes non-pensantes.
Il est difficile d’écrire sur un copain. Nous savons tous que Serge et son œuvre méritent… un mausolée, ou le Nobel !! Pour le mausolée, il y est réfractaire ; et comme l’homme au chapeau noir ne se vend pas, le Nobel n’est pas pour deux mains.

Ce prix lui a été décerné sur la terrasse du célèbre café littéraire Les deux magots, où Apollinaire avait ses alcools. Nul doute que Serge adore les magots !! Il a passé une vie à s’enrichir, à s’enrichir des autres, des luttes, des rêves, des résistances, des roseaux de pluie des indiens mexicains, des hallucinations au peyotl, des combats avec le MIR de Miguel Henríquez… Il y a trente ans, je l’avais invité pour réaliser une « performance poétique » dans mon établissement secondaire. Il performa si bien qu’il y forma un sacré souk, mais toujours de qualité pour tous. Halluciné. Hallucinogène. Hallucinatoire.

Sous la coupole de Niemeyer à Fabien, il y a un mois, au siège du PCF à Paris (pour honorer le CHE), avec sa compagne comédienne sarde Chiara, il scotcha la foule des camarades présents. « Mes mots rables », dit-il. « C’est la première fois que je rentre dans un siège coco ». Et il put en sortir ! ÉMU. BOULEVERSÉ. Et photo avec Pierre Laurent !
Serge vient d’être couronné pour son récent recueil de poésie (il en a enfanté des dizaines, aussi telluriques, aériens, fougueux, les uns que les autres), et autres matériaux poétiques, autour et dans son dernier né : « Flamenco », l’histoire d’une grande danseuse toulousaine, exilée, Carmen Gómez, la « Joselito », la danseuse aux pieds ailés, au « duende » inaltérable. La « Joselito », la mère de tous les flamencos de Toulouse, et de tous les guitaristes de grande facture de chez nous, souvent fils de l’exil républicain ou antifasciste, la famille Sandoval, Serge López, Manolo Rodriguez, et beaucoup, beaucoup d’autres. De tous les danseurs et danseuses qui prennent le Capitole pour Triana. La « Joselito » est la mère de tous ces Andalous occitans, métissés, multi-culturalisés, comme la soleá reste la mère du flamenco.

Je me souviens encore -il y a si longtemps- d’un voyage « ida y vuelta » à Séville, pour écouter Enrique Morente chanter son « Estrella », et nous ouvrir un horizon d’utopie sensuelle, incandescente, mais noire à la fois. Comme Lebrijano, Pinilla, el Cabrero, el Cigala, Camarón… et « les vieux », la source sans cesse renouvelée, la Paquera de Jerez, la Niña de los Peines, Marchena, Mairena, la Carmen Linares, la Cristina Hoyos, la Yerbabuena… Olé pour tous ceux que j’oublie, « Olé por bulería »

L’écriture de Pey est flamenca, parce qu’elle vient des racines, du sang, qu’elle est rythmée, « compassée », toujours proche de la rupture, parce qu’elle est chair, parce qu’elle est libre, provocatrice, jusqu’à inventer des balades, des itinéraires poétiques pour rejoindre et ressusciter Antonio Machado à Collioure, Victor Hugo à Cuba, Neruda partout… ARTE. POUR LE PEUPLE. Et action ! La pensée en actes et le poème arme « por todas partes ». Serge est un poète, flingueur et pro fête, à Toulouse comme à Santiago du Chili, un « payador » de l’oralité. Un fouteur de bordel poétique. Donc : politique.

Jean ORTIZ

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Géopolitique du sucre : et si on en parlait ? Le point de vue de SEBASTIEN ABIS

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Rédaction du Naïf: En Martinique la question du sucre est l’objet de querelles stériles entre les politiques, aucune réflexion sérieuse sur cette denrée de base stratégique. Entre un président de CTM quasiment hystérique et une question environnementale liée à la production du sucre le temps passe…

IRIS :Le sucre est partout présent dans notre quotidien et fait l’objet de nombreux débats. Devrait-on s’y intéresser autrement et constitue-t-il une denrée de base stratégique dans le monde contemporain ?

Sébastien Abis: Oui assurément, bien que cela dépende de l’endroit où l’on se trouve. Comme d’autres produits qui nous accompagnent chaque jour dans nos systèmes alimentaires, le sucre est consommé sans que l’on regarde l’arrière-plan stratégique qui le concerne. Dans une situation d’abondance alimentaire, où le curseur s’est déplacé sur les enjeux qualitatifs et sur la santé des individus, le sucre est devenu une matière à controverses. Or il apparaît comme problème uniquement lorsqu’il est consommé de façon excessive, phénomène nutritionnel qui fait écho à des enjeux de comportement alimentaire et d’activité physique. En outre, soulignons l’importance de la notion de plaisir ici. Le sucre participe pleinement à cette dynamique essentielle de l’alimentation des individus. Sans sucre, beaucoup de repas et de journées seraient bien plus monotones. Mais encore une fois, tout est question d’équilibres.
Et précisément, dans cette volonté d’adopter des pratiques et des démarches équilibrées, il convient de rappeler quelques réalités agricoles derrière ce produit de large consommation. Le sucre s’est mondialisé mais toute la planète n’en produit pas. A l’instar de nombreux autres produits stratégiques de notre alimentation de base, le sucre s’est banalisé (comme s’il pouvait presque automatiquement être disponible sur nos tables, dans nos armoires ou nos supermarchés), alors qu’il repose sur de subtils équilibres mondiaux entre l’offre et la demande et entre pays qui en produisent et ceux qui en importent fortement.

IRIS :Quelle est donc, actuellement, cette cartographie mondiale du sucre ?

Sébastien Abis :Produit principalement à partir de la canne à sucre et de la betterave sucrière, il doit répondre à une demande mondiale en croissance continue. En 50 ans, elle est passée d’environ 70 millions de tonnes (Mt) à un volume de 185 Mt désormais. Un quasi triplement sur l’espace d’un demi-siècle. Si le sucre est concurrencé par les édulcorants dans les pays riches, il ne l’est pas dans les pays émergents ou en développement. Les ventes de sucre mondiales suivent d’ailleurs la démographie et nous observons une relative stabilité des ventes moyenne par habitant depuis quelques années (25 kg par personne par an actuellement, contre 20 au début des années 1970, mais ces chiffres sont à relativiser car ils comprennent les utilisations non alimentaires, les pertes, etc.). Par rapport au début des années 2000, la planète « réclame » 55 Mt de sucre supplémentaire aujourd’hui ! C’est une hausse colossale à laquelle les planteurs font face, en cultivant davantage, en améliorant leur rendement et en réduisant leur empreinte environnementale, puisqu’ils sont de plus en plus nombreux, à l’image de beaucoup d’agriculteurs, dans cette double quête du produire plus et mieux.

Ces chiffres globaux ne doivent pas masquer des disparités territoriales significatives. D’abord, sur les 190 millions de tonne de sucre produites actuellement sur le globe, trois-quarts sont issues de la canne, qui est la véritable locomotive de la hausse mondiale de la production de sucre, passant de 42 à 147 Mt entre le début des années 1970 et la situation présente. La canne à sucre pousse essentiellement en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Mais soyons plus précis. Le Brésil, seul, fait 40 Mt, soit près de 25% de la production mondiale de sucre ! La moitié du sucre brésilien sert à fabriquer de l’éthanol. Je le précise car ne perdons pas de vue la diversité des usages de cette production sucrière. Au-delà du sucre, nous trouvons comme autres produits de la filière des biocarburants, de l’alcool et des transformations pour le secteur de la chimie et de l’industrie. Revenons à la canne à sucre dans le monde et à sa production. Après le Brésil, nous avons l’Inde qui réalise en moyenne entre 25 et 30 Mt, suivie par la Chine et la Thaïlande qui chacune font 10 Mt. Ensuite, en complément, avec 25% de la production mondiale, viennent les productions réalisées à partir de la betterave à sucre. Elle est majoritairement située en Europe (16 Mt) et autour de la mer Noire (10 Mt entre Russie, Ukraine et Turquie), sans oublier également les Etats-Unis (5 Mt).

Le sucre, consommé chaque jour par plusieurs milliards de personnes sur tous les continents, est donc produit dans des zones extrêmement réduites. En effet, les surfaces mondiales dédiées à la culture du sucre sont de 32 millions d’hectares, ce qui est dérisoire ! Cela représente à peine 0,2% du total des terres émergées du globe, près de deux fois moins que la France hexagonale. A titre comparatif, les surfaces mondiales en blé sont de 220 millions d’hectares. Par ailleurs, vous avez 10 pays qui assurent deux-tiers de la récolte mondiale de sucre : Brésil, Inde, Chine, Thaïlande, Etats-Unis, Russie, Mexique, Australie, Pakistan et France. On comprend mieux dans ce contexte le rôle du commerce international mais aussi l’importance des circuits longs et du cortège d’acteurs qui transforment, transportent et distribuent ce produit de base. Si l’on inclut les mouvements intra-communautaires au sein de l’Union européenne (UE), ce sont environ 70 Mt de sucre qui sont exportées en moyenne chaque année actuellement. Le Brésil en assure 40% avec environ 30 Mt, suivi par la Thaïlande, second exportateur mondial de sucre avec en moyenne 7 Mt par an. L’Australie, l’Inde, le Mexique et le Guatemala sont également actifs sur le plan des exportations, mais avec de moindres volumes. Et puis bientôt devrait s’inviter l’Europe à ce panel.

IRIS : Quelles sont en effet les positions de l’Europe dans ce paysage sucrier mondial ?

Sébastien Abis :L’UE a décidé de mettre fin à son système de quotas sucriers depuis le 1er octobre 2017. C’est un changement stratégique majeur après 50 ans d’existence d’un système conçu et organisé dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC). Or celle-ci évolue ces dernières années, les contraintes de volumes disparaissent et la libéralisation des échanges s’amplifie. Compte tenu de la hausse de la demande mondiale alimentaire sur de nombreuses denrées de base, l’UE a décidé en 2013 de supprimer ces quotas pour exprimer son potentiel agricole continental mais aussi à l’export. Cette campagne en cours devrait se traduire par une récolte de 20 Mt environ en Europe qui libérerait environ 4 Mt à l’export sur pays tiers. Cela représente près de 10% de la production mondiale de sucre. L’UE n’est pas un géant agricole sur ce produit, mais compte néanmoins dans l’équation mondiale. La fin des quotas s’affiche en tout cas comme un basculement notable. Ses effets sont multiples. D’abord, dans la perspective de cette fin des quotas, les surfaces dédiées à la betterave à sucre ont fortement augmenté ces derniers mois. En France, premier producteur européen (environ 5 Mt), la croissance est de 20%. En Allemagne, le mouvement est similaire. Ce pays est le second producteur de sucre en Europe (4 Mt), suivi par la Pologne (2 Mt). En 2018, l’UE devrait donc placer environ 4 Mt sur les marchés mondiaux. Bien que cela soit largement inférieur au Brésil, ces quantités viennent se positionner dans un contexte où l’équilibre est bon entre l’offre et la demande. Les prix ne sont d’ailleurs pas très favorables. Le cours du sucre a été divisé par deux entre l’automne 2016 et l’automne 2017. Pour l’Europe et ses planteurs, il convient donc d’agir dans un contexte de forte volatilité des cours et de compétition à l’échelle internationale. La co-production avec des partenaires sud-américains, maghrébins ou asiatiques constitue une stratégie assumée par plusieurs groupes agro-industriels européens du sucre. Ils sont tous en position d’accroître leurs exportations vers les zones où la consommation augmente rapidement. Le bassin méditerranéen et le continent africain apparaissent vite dans cette équation comme des pôles incontournables, où l’Europe peut conjuguer commerce et développement, investissement productif et coopération logistique ou scientifique. Les enjeux de sécurité alimentaire s’avèrent propices à ce type de partenariat global.

IRIS :Et la France dans tout cela ? Que représente le sucre dans ce pays souvent décrit comme une puissance agricole de premier plan ?

Sébastien Abis :La France est le 10ème producteur mondial de sucre, avec environ 5Mt, soit 8 fois moins que le Brésil et deux fois moins que la Chine. Mais la France est leader mondial de la betterave sucrière et premier producteur de sucre de l’UE. De la canne à sucre est également cultivée dans les départements d’outre-mer (Guadeloupe, Martinique, Guyane et La Réunion). La France dispose de rendements excellents, parmi les plus élevés du monde, fruit d’une recherche scientifique et agronomique qu’il faut saluer, car elle accompagne le travail des agriculteurs et contribue aux bons résultats de l’industrie sucrière française. Depuis 1970, les rendements sucriers ont quasiment doublé en France, passant de 6,5 tonnes sucres à l’hectare à 13 en moyenne désormais. 70% de la production nationale est dédiée à l’alimentation dont 10% sert directement à fabriquer des « sucres de bouche », ces petits carrés blancs très présents dans notre quotidien. L’éthanol et les alcools captent ensuite 20% de la production française.

Le pays dispose donc d’atouts indéniables et il a une véritable carte stratégique à jouer dans ce contexte mondial où la demande en sucre s’accroît. Qui saurait pourtant décrire une betterave sucrière en France lorsqu’il met un sucre dans son café ? Il s’agit pourtant d’une plante vitale aux caractéristiques bien définies, répondant à un calendrier de culture précis, et considérée comme une tête d’assolement pour les agriculteurs. Dans notre pays, on plante en hiver et on récolte généralement à partir de mi-septembre. Il lui faut aussi une géographie propice à son développement. Nous retrouvons l’incontournable triptyque climat – eau – sol qui fait souvent la différence pour être performant en agriculture. Sans météorologie clémente (ni trop chaud, ni trop froid), sans apport hydrique régulier et stable, sans terres arables, il n’est pas du tout évident de se lancer dans la betterave sucrière. D’où le pôle de production dominant que représente l’Europe, continent où les conditions géographiques sont bien meilleures qu’ailleurs. On a tendance à l’oublier, mais c’est un atout pour l’Europe à l’échelle du globe.

Et la France se situe belle et bien au cœur de ce dispositif car, outre des rendements de qualité, des productions régulières et des capacités de transformation et de logistique compétitive, le pays est engagé avec son agriculture dans des démarches environnementales visant à se combiner avec les performances économiques. Des investissements importants sont par exemple mis en œuvre pour réduire drastiquement la consommation énergétique des sucreries et les planteurs sont engagés dans des itinéraires de production optimisant la gestion des ressources naturelles.

IRIS : Au-delà de l’agriculture en général et après les céréales, vous voilà donc en train de travailler sur la géopolitique du sucre ?

Sébastien Abis :En effet, le sucre, comme je l’ai fait avec le blé récemment, mériterait d’être traité sous l’angle de l’analyse stratégique. Les quelques considérations émises précédemment semblent justifier cette orientation. Beaucoup de choses sont dites ou écrites sur l’agriculture, l’alimentation ou les produits de base de notre consommation quotidienne. Dans nos sociétés européennes, nous avons tendance à perdre de vue le caractère géopolitique de ces questions. Il m’avait paru important de proposer un autre regard, moins technique, plus grand public, et surtout pluridisciplinaire, à propos du blé, cette céréale centrale pour la sécurité alimentaire mondiale.

Une telle démarche sur le sucre me paraît opportune à l’heure où l’on ne doit pas enfermer les débats agricoles et alimentaires sur des réflexions uniquement locales et court-termistes . La mondialisation alimentaire est une tendance lourde. Elle n’efface pas les gastronomies locales et les circuits courts. Mais elle s’impose partout dans ce monde où les brassages socioculturels sont incessants et où les individus aspirent à consommer de manière diversifiée et non-linéaire. Un déjeuner local le midi peut précéder un dîner mondial le soir. Ce qui signifie qu’il faille plusieurs modèles agricoles pour un tel éventail de comportements alimentaires.

SOURCE /iris-france.org/

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