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CULTURE

MARTIN LUTHER KING Par Christian Delorme

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De la Rédaction: Depuis 25 ans, le troisième lundi de janvier est un jour férié aux Etats-Unis, en hommage au pasteur King. Il coïncide presque cette année avec le premier anniversaire de l’accession à la présidence de M. Obama. Qui était cette figure Humaniste de l’Emancipation du monde Noir.
Martin Luther King est né à Atlanta, en Géorgie, le 15 janvier 1929. Sa mère, Alberta Williams, institutrice avant son mariage, était la fille d’Adam Daniel Williams, pasteur pendant dix-sept ans de l’Eglise baptiste Ebenezer et pionnier de la résistance aux discriminations raciales : membre de la National Association for the Advancement of Colored People, il avait lutté pour obtenir un collège secondaire pour les Noirs et fait boycotter un journal raciste. Son père, Martin Luther King Senior, était également pasteur, et il succéda d’ailleurs dès 1931 à Adam Williams dans la responsabilité de la paroisse.

Le milieu où le jeune Martin Luther King (Martin Luther King Junior) allait grandir était donc celui d’une bonne classe moyenne. Tout en étant très bagarreur et très émotif, il connut effectivement une enfance paisible imprégnée de morale évangélique. Martin Luther King a ignoré le ghetto et la misère, les rats et la vermine, qui étaient et restent le lot de plusieurs millions de Noirs américains et il eut toutes les facilités pour entreprendre de bonnes études. Son père, fils d’un ouvrier asservi de plantation, avait su s’élever dans la société, acquérant à la fois une influence de responsable spirituel et une aisance matérielle certaine. Martin Luther Jr savait qu’on attendait de lui une réussite analogue.

De fait, le jeune homme fit des études brillantes. En 1944, il entrait au Morehouse CoUege d’Atlanta, pensant devenir médecin ou avocat. Malgré le souhait de ses père et grand-père, il ne désirait pas devenir pasteur à son tour, se sentant mal à l’aise avec l’émotivité excessive qu’il percevait dans les églises réservées aux Noirs. Toutefois, l’enseignement de certains de ses professeurs qui étaient pasteurs lui prouva qu’une carrière religieuse pouvait être intellectuellement satisfaisante, et il finit par embrasser cette voie. Il fut ordonné dans le temple de son père à Atlanta en 1947, et nommé assistant de cette paroisse.

Toujours étudiant à Morehouse, Martin Luther King eut une activité très dense au sein de la National Association for the Advancement of Colored People (N.A.A.C.P.), organisation créée en 1909. Car s’il bénéficiait d’une sécurité matérielle, il n’en connaissait pas moins l’insécurité morale qui frappait tous les Negres et, comme son père, il voulait faire progresser la situation de ses frères de peau. Il quitta Morehouse en 1948, avec une licence de lettres, pour le Crozer Theological Seminary de Chester, en Pennsylvanie, où il était l’un des six Noirs dans un groupe de cent étudiants.

En 1951, il obtint une licence de théologie et décida de poursuivre des recherches à l’Université de Boston, tandis qu’il continuait à suivre des cours de philosophie à l’Université de Harvard. A partir de 1953, il se consacra à la rédaction d’une thèse : « Comparaison de la conception de Dieu chez Paul Tillich et Henry Nelson Wieman ». Il obtint le doctorat de troisième cycle de théologie systématique en juin 1955.

King possédait une solide érudition. Le théologien « social » Walter Rauschenbusch avait marqué sa pensée, tout comme Henri-David Thoreau, Hegel, Tillich, et …Gandhi. Il se définissait comme « personnaliste », et il ne faisait point de doute pour lui que l’Eglise devait jouer un rôle actif dans l’établissement de la justice sociale. Il avait également lu Marx ce qui, dans les Etats-Unis de l’époque, n’allait pas de soi.

En 1952, Martin avait fait la connaissance de Coretta Scott, pédagogue de formation et chanteuse. Cela avait abouti à leur mariage, le 18 juin 1953, et, en septembre 1954, tous deux s’installaient à Montgomery (Alabama), ville habitée par cinquante mille Noirs et quatre-vingt mille Blancs, où Martin Luther King prit la succession d’un « pasteur de choc », dans une des églises baptistes noires qui comptaient beaucoup de familles aisées et d’intellectuels.
Le boycott de Montgomery:

Le 17 mai 1954, la Cour Suprême des Etats-Unis avait décrété que dans l’éducation, droit majeur de l’homme, la ségrégation était contraire à la Constitution. Il s’agissait d’un événement important, qui ouvrait une brèche dans le mur soigneusement élaboré du mépris racial , mais l’intégration était encore loin d’être réalisée, surtout dans les Etats du Sud. Afin d’intéresser ses paroissiens aux problèmes du peuple noir, et surtout afin de les amener à faire pleinement usage de leurs droits civiques, King suscita très vite un comité d’action sociale et politique, et il invita les membres de la communauté à adhérer à la N.A.A.C.P. qui avait été pour beaucoup dans la décision de la Cour Suprême. Mais c’est le ler décembre 1955 que se produisit l’événement qui allait orienter toute sa carrière de pasteur.

Ce jour-là, en effet, une couturière noire de cinquante ans, Mme Rosa Parks, refusa de céder sa place assise dans l’autobus à un Blanc, comme les lois de l’Alabama le lui enjoignaient. La police l’interpella, et elle se serait retrouvée en prison si un témoin de la scène n’avait payé immédiatement sa caution. Martin Luther King fut averti et, scandalisé, il décida avec son ami le pasteur Ralph Abernathy d’organiser le soir même une réunion au temple, avec tout ce que la communauté noire de Montgomery pouvait compter de membres influents, pasteurs, avocats, médecins, syndicalistes… Un syndicaliste ayant suggéré un boycott des autobus, l’idée fut discutée et, progressivement, adoptée.

Les pasteurs annonceraient la décision à l’office du dimanche. Un tract serait distribué à la population de couleur. Le lundi 5 décembre, les Noirs ne devraient pas prendre l’autobus pour aller au travail, à l’école, à la ville ! Le lundi matin, chacun était anxieux : les Noirs prendraient-ils ou non l’autobus ? Ils ne le prirent pas, et les conducteurs se promenèrent tout seuls, car les Blancs s’étaient eux-mêmes abstenus par crainte des troubles ! Les taxis, en revanche, étaient pleins, les rues étaient encombrées de bicyclettes et de piétons. On marchait. Certains, qui avaient quinze ou vingt kilomètres à effectuer pour se rendre à leur travail, marchèrent même beaucoup. Mais on souriait, on applaudissait, on s’interpellait. C’était la levée en masse de la piétaille ! La police aurait voulu arrêter les meneurs… mais qui était meneur ?

Dans la journée, Mme Parks fut condamnée à dix dollars d’amende pour violation des lois locales de ségrégation. Le soir, une grande assemblée se tint. Martin Luther King, parlant plusieurs orateurs, s’écria : « Nous en avons assez d’être maltraités et opprimés. Nous avons été trop patients. Une des gloires de la démocratie, c’est qu’elle donne au peuple le droit de protester. Nous le ferons, mis sans violence ni haine.

L’amour du prochain sera notre règle ». Les applaudissements et les reprises en choeur de ses phrases l’interrompaient constamment. On décida que le boycott serait prolongé jusqu’à ce que des pratiques humiliantes cessent d’être imposées aux Noirs dans les autobus. On créa aussitôt une nouvelle organisation, l’Association pour le Progrès de Montgomery, et King en fut nommé président.
L’action dura trois cent quatre-vingt deux jours !

A maintes reprises, les autorités firent pression sur King pour qu’il mette fin au boycott. Le 26 janvier 1956, on l’arrêta sous le fallacieux prétexte d’excès de vitesse. Quatre jours plus tard, un attentat fut commis contre son domicile, manquant de déclencher une réaction noire violente qu’évita de justesse King en faisant appel à la raison. En mars, on intenta un procès au pasteur pour violation des lois anti-boycott, et il fut condamné à cent quarante jours de prison et cinq cents dollars d’amende. Cette lutte, Martin Luther King l’a racontée dans « Combats pour la liberté ».

Pendant des mois, les Noirs, unis comme ils ne l’avaient jamais été, s’entraidèrent ainsi pour des services de taxis bénévoles, permettant le transport quotidien de quarante deux mille personnes, ou s’encouragèrent les uns les autres à circuler à pied et à se tenir prêts à être jetés en prison. Au bord de la faillite, la compagnie d’autobus fut finalement obligée d’accepter la fin des mesures discriminatoires. Mais la victoire ne s’arrêtait pas là : dès novembre 1956, la Cour Suprême des Etats-Unis avait déclaré inconstitutionnelles lois imposant la ségrégation dans les transports !

Le 21 décembre, les Noirs purent ainsi prendre les autobus dans mêmes conditions que les Blancs, sous la protection d’une loi anti-ségrégation. Pour eux, c’était la prise de la Bastille !

L’action s’étend

Dès lors, Martin Luther King allait apparaître comme le leader national du mouvement de résistance. En janvier 1957, les leaders noirs de dix Etats du Sud se rencontraient pour former l’organisation qui s’appellera Southern Christian Leadership Conference (S.C.L.C.), et King en fut élu président. Pour commencer, cette organisation décida de concentrer son attention sur la discrimination pratiquée dans les transports ailleurs qu’à Montgomery malgré la nouvelle loi, et l’accession des Noirs au droit de vote.

Figure de proue du mouvement noir, King parcourut, en 1957, des dizaines de milliers de kilomètres et prononça deux cent huit discours. On l’appelait « le nouveau Moise » ou « le nouveau Gandhi ». Un thème revenait comme une obsession dans toutes ses allocutions : la défense des droits civiques. Et pour obtenir ces droits, proclamait-il, il fallait que les Noirs commencent par acquérir le respect d’eux-mêmes. Preuve de la popularité grandissante de King : en mars 1957, Kwame Nkrumah l’invitait aux cérémonies qui marquèrent l’indépendance du Ghana.

A son retour d’Afrique, les deux mouvements de lutte, la S.C.L.C. et la N.A.A.C.P., décidaient d’organiser une manifestation à Washington, le 17 mai 1957, pour le troisième anniversaire de la décision de la Cour Suprême supprimant la ségrégation dans les écoles. Vingt-cinq à trente mille Noirs et quelques Blancs, massés devant le mémorial de Lincoln, écoutèrent les orateurs qui réclamaient la fin de la ségrégation raciale. King fut ovationné. Un mois plus tard, il était reçu, en compagnie de Ralph Abemathy, par le vice-président Nixon.

Puis, le 23 juin, c’était au tour du président Eisenhower de lui accorder une audience. Mais dans les deux occasions, on ne lui fit que des réponses très vagues, qui aboutirent à une loi affirmant le droit de vote des Noirs mais n’offrant guère d’espoirs d’application immédiate. Le langage de King, lui, était ferme et exigeant.

En septembre 1958, mois de la sortie en librairie de « Combats pour la liberté », Martin Luther King fut insulté, brutalisé et arrêté par des agents de police. Il fut vite relâché, un inconnu ayant payé sa caution. Mais, peu après, une femme noire exaltée, que des campagnes de diffamation contre le pasteur avaient convaincue que celui-ci était communiste, lui plantait un coupe-papier en acier dans la poitrine. La pointe s’arrêta tout contre l’aorte, et c’est miracle que King ne soit pas mort. Pendant sa convalescence, invité par Nehru, il se rendit avec sa femme en Inde, sur les traces de Gandhi.

Le progrès vers l’égalité raciale restait bien lent, surtout dans le Sud des Etats-Unis. Presque partout, on se contentait de gestes symboliques, par exemple quelques élèves noirs dans une grande école qu’on proclamait « intégrée ». De ce fait, la patience des Noirs était mise à rude épreuve, et à partir de 1959, les « Musulmans Noirs », qui refusaient de faire appel, comme King, à la conscience des Américains blancs et prônaient la violence, commencèrent, sous la direction d’Elijah Muhammad et surtout de Malcolm X, cette autre grande figure de l’Amérique noire, à acquérir une large audience, surtout dans les ghettos noirs des grandes villes du Nord.

A la fin de 1959, les King quittaient Montgomery, où Martin Luther, étant donné ses fonctions à la tête de la S.C.L.C., ne pouvait plus assurer un service pastoral normal, et ils rejoignirent Atlanta.

« Sit-ins » et « voyages de la liberté »

Montgomery avait été le premier épisode de la révolte noire. Greensboro fut le deuxième. Dans cette ville de Caroline du Nord, autre Etat des plus racistes des U.S.A., quatre étudiants noirs s’installèrent, le ler février 1960, dans un buffet réservé aux Blancs et refusèrent d’en partir. Une station de radio transmit l’information. Aussitôt, des dizaines d’étudiants vinrent en renfort à leurs camarades : les « sit-ins » venaient de faire leur apparition comme tactique de masse.

Ce mouvement allait s’étendre à plus de cent villes et mobiliser soixante-dix mille protestataires. Injuriés, les manifestants restaient silencieux. Frappés, ils ne rendaient pas les coups. Même quand des jeunes Blancs s’amusaient à tirer les cheveux des filles noires ou à écraser des cigarettes allumées sur leur cou, celles-ci ne répondaient pas. Tous priaient et supportaient tout dans la dignité. Il y eut des centaines d’arrestations.

Martin Luther King n’avait pas été directement à l’origine de cette action, mais il allait d’un lieu à un autre, soutenant les résistants, se joignant à leurs démonstrations, se faisant arrêter avec eux. Il expliquait : « Pour que la résistance non-violente ait un sens, il faut que cela soit dirigé vers la réconciliation. Notre but final est la création de la communauté d’amour fraternel. Les tactiques non-violentes sans l’esprit de la non violence peuvent devenir une sorte de violence ». Cette forme de lutte contre la ségrégation permit d’accomplir à un rythme accéléré l’intégration dans les restaurants, sur les plages, dans les piscines, dans les bibliothèques, dans les églises…

En 1960 toujours, des jeunes de la S.C.L.C. organisaient un groupe distinct pour l’action, et ils l’intitulaient « Comité des Etudiants Non-violents » (S.N.C.C. ou Snick), groupe qui, sous l’impulsion notamment de Stokely Carmichael, allait évoluer cinq à six ans plus tard en s’éloignant de la non-violence.

C’est l’année aussi où King fut accusé de fraude fiscale, accusation dont il fut lavé mais qui le toucha beaucoup moralement. Le leader insistait toujours plus sur la Luther King avait été parmi les quelques vingt et un mille personnes arrêtées dans les Etats du Sud, tandis que quelques progrès étaient apparus en direction de l’intégration et des droits des électeurs, et que des comités paritaires poursuivaient des négociations dans plus de cent localités.

Prix Nobel de la Paix 1964

Kennedy mort, en était-ce fini des espoirs des Noirs américains ? Lyndon B. Johnson poursuivit, heureusement, les efforts de son prédécesseur, et le 2 juillet 1964, une nouvelle loi sur les droits civiques était votée. Ce texte s’attaquait à la non-participation politique des Noirs, interdisait la discrimination dans les lieux publics, faisait désormais relever les infractions du ministère fédéral de la justice et non plus des juridictions locales, et créait une commission pour étudier les cas de discrimination dans le travail.

Aucune loi n’était allée jusqu’à présent aussi loin dans le sens de l’égalité raciale. Pourtant, au même moment, des émeutes noires éclataient un peu partout : New-York, Jersey-City, Dixmoor, Philadelphie… Les jeunes des ghettos des grandes villes américaines du Nord, en effet, avaient dépassé la frontière du désespoir. Ils n’avaient ni passé ni avenir : ils se jetaient dès lors dans la violence la plus aveugle.

En septembre 1964, King était invité par Willy Brandt à Berlin, et il était reçu en audience par le pape Paul VI. A son retour, il soutenait la candidature de Johnson à la présidence des Etats-Unis… et apprenant son élection pour le prix Nobel de la Paix, qu’il allait recevoir à Oslo le 10 décembre 1964.

Par l’intermédiaire du Prix Nobel, Martin Luther King devenait pour le monde entier le symbole de cette révolte noire qu’il était déjà pour le Sud des Etats-Unis, le symbole de la lutte pour la justice par des moyens non-violents. Mais si sa célébrité faisait le tour de l’univers… elle était en train de mourir aux portes des quartiers misérables des métropoles du Nord, dont les habitants entendaient déjà un autre rêve : celui du « Black Power » (Pouvoir noir), celui d’une Amérique sans les Blancs.

Dans la plupart des villes industrielles du Nord et de l’Est, la main-d’oeuvre noire, fuyant le Sud pour trouver des conditions de vie plus humaines, s’était entassée dans des quartiers qui avaient vite ressemblé à l’enfer. Education au rabais. Pas ou peu de fondation professionnelle. Des débouchés en quantité très limitée. Très fort chômage. Revenus inférieurs. Généralisation de l’assistance sous ses pires formes.

Conditions sanitaires critiques. Très forte densité. Dégradation de la vie familiale… Au bout, que pouvait-il y avoir, sinon la révolte ? Que pouvait-il y avoir, sinon une haine accumulée contre les Blancs, même si, à la différence du Sud, il n’y avait pas, dans le Nord, de lois racistes ?
En mars 1965, Martin Luther King remporta son dernier succès avec la marche de Selma à Montgomery. Le gouverneur Wallace, de l’Alabama, ne voulait pas abandonner sa politique ségrégationniste, malgré les directives gouvernementales. Une première marche de protestation fut donc organisée, mais elle fut brutalement arrêtée par la police locale, qui fit soixante blessés parmi les manifestants.

Martin Luther King lança alors un appel à tous les partisans des droits civiques pour recommencer, en masse cette fois. Le 21 mars, trente cinq mille « pélerins » rejoignirent Montgomery ! Toutefois, King, proposant un boycott national des produits de l’Alabama, ne fut pas suivi. Pire ! il devenait à présent évident que les jeunes Noirs doutaient désormais des possibilités de l’action non-violente, et ils étaient de plus en plus nombreux à se tourner vers la réaction violente à l’injustice, en se réclamant du « Black Power ».

Alors que la non-violence avait permis des changements progressifs dans le Sud, les conditions avaient empiré dans le Nord, où la misère économique rejetait les Noirs encore plus que des lois racistes ne pouvaient le faire. Ayant méconnu la réalité des ghettos du Nord, King se trouva tout à coup en face d’une Amérique Noire qui lui échappait et qui risquait de sombrer dans le meurtre. Il n’apparaissait plus que comme un « bourgeois moraliste », un « oncle Tom » manié et téléguidé par le pouvoir blanc, et les émeutes allaient embraser l’Amérique pendant quelques années…

La radicalisation… et la mort

Martin Luther King avait conscience de tous les espoirs qui avaient été mis en lui, et il ne voulait pas décevoir. Aussi fit-il l’apprentissage des ghettos noirs, quand bien même il s’apercevait qu’on l’écoutait moins. Progressivement aussi, il découvrit que le mal n’était pas seulement dans les coeurs, pas seulement dans les institutions, mais qu’il était également dans les choix politiques. Jusqu’ici, il avait cru au système américain : il commençait à présent à le critiquer. C’était tout le système qui était empreint de racisme, un racisme subtil et quotidien.

En 1966, Martin et Coretta King s’installèrent dans un quartier noir de Chicago. Suivant l’exemple de Danilo Dolci en Sicile, King rassembla des chômeurs pour restaurer des logements inhabités. Le propriétaire le fit poursuivre en justice. Il organisa une grève des loyers avec des locataires exploités. Les classes supérieures s’indignèrent : il avait touché au sacro-saint droit de propriété ! Il aggrava son cas en proposant au maire des mesures qui furent qualifiées de socialistes : construction de logements sociaux dispersés dans la cité, amélioration des transports, augmentation de 100 % du budget scolaire pour des écoles vraiment intégrées…

S’adressant au gouvernement fédéral, il réclama un revenu annuel minimum garanti par tête, des lois interdisant la ségrégation pour les ventes et locations de logements, l’augmentation des subventions pour l’éducation, les services sanitaires et sociaux… Il voulait que la République fasse pour ses anciens esclaves ce qu’elle avait fait pour ses anciens combattants. Toutefois, toutes ces initiatives ne rencontrèrent que peu d’échos.

Au début, les militants du « Black Power » refusèrent de collaborer avec King comme celui-ci le souhaitait malgré les divergences ; mais devant ses efforts, ils finirent par accepter. King glorifia avec eux le pouvoir créateur du Noir, faisant imprimer sur des milliers d’affiches « Black is beautiful ». Puis, le 4 avril 1967, il lançait une « Déclaration d’Indépendance à l’égard de la guerre du Vietnam », faisant valoir que cette guerre empêchait tout effort sérieux contre la misère aux U.S.A. et dans le monde, et que surtout, elle était un acte criminel.

Pendant l’été 1967, Martin Luther King se rendit encore à Cleveland apporter son soutien à Carl Stokes, un Noir candidat à la mairie. Mais celui-ci, craignant de perdre quelques électeurs blancs… refusa de le rencontrer. Stokes fut cependant élu.

Les émeutes, pendant ce temps, continuaient. Le pasteur proposa des moyens non-violents de protestation : « Bloquer le fonctionnement d’une cité sans destruction est plus efficace qu’une émeute. Cela obligera l’administration et le Parlement à chercher des remèdes plus radicaux que des mesures de police ». On ne l’écouta pas. Ne désespérant pas, Martin Luther King, alors qu’il était une nouvelle fois emprisonné à Birmingham avec d’autres leaders, commença à préparer avec ceux-ci l’organisation d’une « Marche des Pauvres » de tout le pays vers Washington pour le printemps 1968.

Sa foi dans la non-violence restait entière : « Dans un monde dont la culture et l’esprit sont tellement en retard sur la capacité technologique, au point que nous vivons chaque jour au bord de l’anéantissement nucléaire, la non-violence n’est plus un choix pour l’analyse intellectuelle : c’est un impératif pour l’action ». Signe de sa radicalisation, il fit un discours à New-York, à la mémoire de W.C.B. Du Bois, Noir américain éminent, devenu communiste, et mort, exilé volontaire, au Ghana. Le 31 mars 1968, à la cathédrale épiscopalienne de Washington, il accusait : « On a libéré les Noirs, mais on ne leur a pas donné de quoi se payer le car jusqu’à la maison ».

C’est alors que, tout en préparant la « Marche des Pauvres », Martin Luther King alla participer aux manifestations des éboueurs grévistes de Memphis (Tennessee). Depuis huit semaines, ceux-ci, dont une majorité de Noirs, étaient en grève, et il y avait eu des violences : mort d’un jeune homme tué par la police, arrestations en grand nombre. Les leaders se demandaient s’il fallait tout arrêter ou continuer.

King vint donc, pour marcher avec les travailleurs dont la dignité était en cause. Le soir du 3 avril, il parla au temple maçonnique de la ville : « Comme tout le monde, j’aimerais vivre une longue vie. La longévité, c’est appréciable. Mais ce n’est pas à cela que je pense maintenant. Je veux seulement faire la volonté de Dieu. Il m’a permis de monter sur la montagne. J’ai regardé au-delà et j’ai vu la Terre Promise. Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur ».

Le lendemain en fin d’après-midi, Martin Luther King se trouvait sur le balcon de sa chambre d’hôtel. Il appela un ami qui passait sur le trottoir : « Bien entendu, tu joues « Seigneur, prends ma main » ce soir à la réunion. Joue-le bien, pour moi ». A ce moment, on entendit un coup de feu. King eut la gorge trouée. Il mourut une heure plus tard.

Comment juger aujourd’hui l’action de Martin Luther King ? Le principal résultat de son combat se situe au plan législatif : les Noirs peuvent en appeler maintenant à l’arsenal des textes fédéraux, et la ségrégation n’est plus légale nulle part aux Etats-Unis. Pendant une dizaine d’années, la communauté noire américaine s’est mobilisée autour d’une même stratégie ; elle a fait bloc, elle a pris en main son destin comme jamais auparavant.

Certes, King s’est vu abandonné dans les dernières années de sa vie par toute une partie de son peuple, parce qu’il avait trop tardé à faire une analyse politique de la société américaine et qu’il n’avait pas pris conscience assez tôt de la réalité des ghettos du Nord. Ce n’est vraiment qu’à partir de 1967, avec la guerre du Vietnam, qu’il réalisa que « son rêve » ne s’harmonisait pas avec la société d’un John Kennedy ou d’un Lyndon Johnson. Les textes qu’il a publiés dans Où allons-nous et La seule révolution témoignent de son évolution.

Mais, d’une part, il n’est pas certain que le Martin Luther King « politisé » eut pu réaliser ce que le Martin Luther King des années 1955-1964 a pu faire par son pouvoir charismatique et religieux. D’autre part, qui, depuis, a pu faire mieux que lui ?

Le « Black Power », après des débuts retentissants, s’est progressivement tu, et les « Panthères Noires » elles-mêmes en sont venues à préférer des actions sociales à une lutte armée impossible…
King a été le levier qui a soulevé la communauté noire et l’a mise dans la rue pour le juste combat. Il a montré que la non-violence active pouvait gagner.
Auteur : Victor HAUTEVILLE

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AIMÉ CÉSAIRE ÉCRITS POLITIQUES

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AIMÉ CÉSAIRE ÉCRITS POLITIQUES

Discours à l’Assemblée nationale 1945-1983:Aimé Césaire a toujours mis l’incandescence de son verbe au service de l’engagement politique. Il est en effet difficile de trouver dans le champ littéraire, un homme dont la conscience soit aussi puissamment ancrée dans l’Histoire et qui, dans l’accomplissement de son destin, mêle avec autant de rageuse conviction l’éclat du verbe et l’ardeur de l’action. Jamais, autant que dans ses discours officiels, la magie du verbe césairien n’a revêtu une telle présence dans l’action, jamais l’élan poétique n’a autant fait corps avec l’élan politique.

Premier volume présenté et établi par René Hénane

Série dirigée par Édouard de Lépine et René Hénane

Nouvelles Éditions Jean Michel PLACE

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LE PHARE FRANKETIENNE Par Michel GENSON

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Par LU POURVOUS du Naïf /Source le Républicain Lorrain : La carrure est impressionnante, l’œil acéré, la parole enjouée. Frankétienne, figure majeure de la littérature haïtienne, pourrait bien un jour se voir décerner le prix Nobel.

« Ma naissance a été exceptionnelle. Elle est liée à la rencontre insolite d’un Blanc d’origine juive, âgé de plus de soixante ans, avec une petite paysanne de quatorze ans qui vivait dans le bas-Artibonite, dans une section rurale, dénommée Ravine Sèche. Elle a été adoptée par le Blanc, qui était P.D-G d’une société de chemins de fer. Il s’appelait Benjamin Lyles et le nom de ma mère, c’est Annette. Le couple Lyles ne pouvait pas avoir d’enfant. Ma mère s’est trouvée enceinte, on me dit que c’est un viol, je ne sais pas, je ne veux pas fictionner. C’est tellement complexe, la rencontre des hommes et des femmes… » Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent redit l’histoire de ses origines, et ajoute, le regard soudain plus intense : « Ça a été une violence, bien sûr, au début, mais je l’ai dépassée. Maintenant c’est une jubilation (rire). Après tout, c’est l’acte fondateur de l’homme Frankétienne, du citoyen Frankétienne, de l’artiste Frankétienne. Je n’avais pas le choix, c’était surmonter ou crever. »

Formidable personnage que celui qui peut s’enorgueillir d’avoir été désigné « Trésor national vivant » dans son pays d’origine (la tradition japonaise a été adoptée en Haïti) ; d’être, à soixante-dix-sept ans, régulièrement cité parmi les possibles nobélisables. Et, peut-être surtout, d’être regardé par les siens comme une sorte de phare, de totem incontournable. On a beaucoup rapporté l’anecdote née dans le terrifiant tumulte qui a secoué Port-au-Prince, en janvier 2010. Les amis de Frankétienne vont à sa maison, inquiets, ils voient de loin des murs effondrés. Mais les habitants du quartier les rassurent par des cris, « Le poète est là ! Le poète est vivant ! » Figure tutélaire donc, Frankétienne, grand lecteur de Rimbaud et de Lautréamont, charrie depuis toujours dans ses toiles et ses écrits une force torrentielle, de mots et de couleurs, de beauté rageuse et de révolte. Poète, romancier, dramaturge, professeur, conférencier, mais aussi comédien, musicien, conteur, il tonne, déborde, éclabousse la création caribéenne de ses talents multiples. Pour avoir survécu à la misère, à la dictature – il est le seul parmi les grands intellectuels haïtiens à être resté en Haïti tout au long de l’ère Duvalier –, aux fracas meurtriers de la nature, il reste un immuable symbole de résistance. Son tout premier roman, Mûr à crever, écrit en 1968, vient de trouver un éditeur français.

L’homme se présente un peu comme un ogre barbu. A première approche fermé, bourru. Dix minutes de conversation le montrent complice, amical. Le parcours de Frankétienne n’a pas été sans heurts. L’enfance pauvre, moquée, une peau blanche difficile à vivre dans le quartier populaire de Bel Air. Des études dans une école religieuse. Et très vite une immense capacité à l’éruption, à la transgression, dans ce qu’il dit et écrit. « La place de l’écrivain est très spéciale en Haïti, commente-t-il. Comme s’il était investi d’un devoir d’urgence vis-à-vis de la société. Sa parole est attendue dans les moments de crise et de grave danger. »

Tout au long de sa route, il mêlera son destin à celui de son peuple, un peuple qu’il ressent intimement, jusque dans ses fibres et ses croyances. Ainsi – lui qui se dit grand mystique, mais sans appartenance à aucune religion – à propos du vaudou : « Tout Haïtien porte au fond de lui la sensibilité vaudou. Le vaudou, ça n’est pas seulement une religion. C’est une cosmogonie, une manière de penser, un mode de vie. C’est l’échange, le partage, le coumbite, quand les paysans vont travailler une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre ». Sur le même thème, il s’enthousiasme devant la faculté de résistance de ses concitoyens confrontés à l’intolérable misère : « Que l’on prenne les États-Unis ou n’importe quel pays d’Europe, jamais les gens ne pourraient y supporter une seule journée de ce que vivent les Haïtiens, sans eau ni électricité. Ce n’est pas de la résignation, c’est une attitude philosophique, faite d’autodérision, de sagesse face à la vie, sans avoir lu ni Nietzsche, ni Heidegger […] Chez ceux qui n’ont pas été touchés par l’occidentalité, il y a un dialogue permanent avec les dieux et avec les morts. Les morts qui ne sont pas morts. Il n’y a aucune différence entre le réel et l’imaginaire. Ils n’ont pas attendu la théorie quantique, ils sont d’emblée dans une modernité de pensée ». Et le rire de Frankétienne roule, communicatif : « Le XXe siècle et Breton ont parlé d’un Manifeste du surréalisme, eux sont surréalistes avant la lettre, et surtout ils le vivent ».

Vers la fin des années soixante, Frankétienne lançait dans son premier roman cette adresse vigoureuse, « Citoyens du tiers-monde, toutes les fois que vous passez par l’Europe ou l’Amérique du Nord, quand vous visitez les hauts lieux de la culture occidentale, parlez à voix haute et marchez fièrement, parce que vous êtes encore chez vous, là où la substance de vos muscles et le sang de votre corps ont contribué à faire fleurir la vie. » Près d’un demi-siècle plus tard, le même signe et assume, sans changer un mot ou presque : « Je vais même plus loin. Depuis j’ai voyagé, j’ai vérifié. Maintenant je vois. Ma terre érodée, exploitée. Je crois que toute la machine occidentale est responsable, non seulement des malheurs d’Haïti, mais de ceux de la planète entière. Tout avait commencé dans une pensée généreuse avec la Grèce. Avec Rome, c’est déjà moins généreux. Et après, c’est la rage (…) La mondialisation, c’est toujours la même machine esclavagiste déguisée. Mais la crise actuelle va entraîner l’effondrement de l’Occident ».

Avant le séisme de 2010, la maison de Frankétienne à Port-au-Prince, débordante de livres et de couleurs, était déjà lieu de curiosité pour les visiteurs, de fierté pour les Haïtiens. La terre a tremblé, le vieux lion a décidé de relever le défi, de faire de la partie ruinée un musée : « J’ai peint les piliers qui soutiennent l’étage intermédiaire, où il n’y a plus rien, plus de cloisons. Et c’est devenu un musée. Seul le malheur a pu donner une architecture pareille. J’espère que ma maison servira de lieu de visite pour les étudiants, les étrangers. Quand je ne serai plus là, (large sourire), ils passeront leur temps à parler de cette maison, et de Frankétienne ».

Mûr à crever, par Frankétienne (Hœbeke)

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CULTURE

MARIO MOREAU ENTRE MENSONGE ET MECHANCETE

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Le Président de cette importante association culturelle Tanbou Bô Kannal de Fort-de-France, Mario Moreau, exprimait la semaine passée dans le quotidien France-Antilles son amertume de n’avoir pas obtenu le soutien attendu de la Région Martinique pour accompagner l’Equipe de Martinique à la Gold Cup. Mario Moreau surprend tout le monde en attaquant  le Conseil Régional en accusant l’Institution d’avoir manqué à ses engagements.                                                           .                                                                                                              

La demande de Tambou Bô Kannal n’a pas été adressée en avril comme le prétend le Président de l’Association, Mario Moreau mais par courrier daté du 6 juin 2013. Elle n’est parvenue à la Région que le 10 juin suivant et portait sur une participation régionale de 49 200 euros pour réaliser une animation dans le cadre de la Gold Cup, dont le premier match impliquant la Martinique avait lieu le 7 juillet 2013.

A la demande du Président du Conseil Régional, la requête de l’association a fait l’objet d’un traitement exceptionnellement rapide, puisque reçue en Région, le 10 juin, elle a été instruite à la première commission sectorielle programmée, pour un passage en suite devant la Commission permanente  dès le 25 juin. L’instruction de ce type de demande est de 9 semaines en moyenne   .

Comment pouvait-il penser que la Région Martinique financerait à 100% un tel voyage !!! Pourquoi TBK aurait-il un traitement de faveur ? Les disponibilités budgétaires et des règles d’attribution en usage, la commission sectorielle « Culture » a proposé une contribution régionale de 12 000 euros. Sur proposition des membres de la Commission Permanente, conscients des efforts de cette association pour favoriser le lien social auprès de la jeunesse martiniquaise, le montant a été réévalué à la hausse et porté à 20 000 euros. A l’occasion de cette même séance de la Commission permanente, l’association recevait en plus, un aide de 7 000 euros pour la célébration de son 40ème anniversaire.

27 000 euros et notre  Mario n’est pas satisfait !!! et il  profite pour régler ses comptes pour salir la majorité régionale. Allez savoir pourquoi ? L’historique des aides de cette association montre bien que par le passé Mario Moreau avait le verbe bien bas !!! C’est bien triste tout cela moins que cela ne cache un mécontentement lié autre chose.

En tout cas, Mario Moreau est un sacré menteur et le Conseil Régional ne peut être mis en cause pour « non respect de ses engagements », ni pour un quelconque délai de traitement jugé trop long au vu des éléments exposés ci-dessus. Un regard sur l’aide régionale de la majorité actuelle sur l’espace de rayonnement de TBK devrait le conduire à beaucoup plus de discrétion surtout lui.

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