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HISTOIRE

Oui, la Colonisation est un crime contre l’humanité Par Bruno GUIGUE

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SOURCE LE GDS : En déclarant que “la colonisation est un crime contre l’humanité, une véritable barbarie”, Emmanuel Macron a déclenché un torrent d’indignation. On a dit que cette déclaration n’était que pur opportunisme, que le candidat d’”En marche”, comme d’habitude, disait tout et son contraire. En novembre 2016, il déclarait : “Alors oui… en Algérie il y a eu la torture mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie”. Certes. Mais si, pour une fois, Emmanuel Macron avait eu raison ?

REVISIONNISME COLONIAL

La réaction chauvine suscitée par ses propos, en tout cas, montre que le révisionnisme colonial fait partie de l’ADN de la droite française.
Il faut les entendre fulminer, ces humanistes à géométrie variable, lorsque cette page sinistre de l’histoire de France est pointée du doigt. Pour Bernard Accoyer, secrétaire général des Républicains, “ces propos constituent une insulte à l’Histoire de France et à la mémoire de millions de Français. Ils n’honorent pas le candidat à l’élection présidentielle qui fait le choix de la repentance plutôt que celui d’une lecture objective de notre histoire. Une repentance, toujours agitée par la gauche et l’extrême-gauche, qui contribue malheureusement à la défiance d’une partie des nouvelles générations envers leur pays”.
Mais c’est tout le contraire ! Pour qu’un Français se sente insulté par cette affirmation, il faut qu’il ait une lecture étriquée du passé national. Les millions de victimes du colonialisme français depuis trois siècles seraient-elles quantité négligeable ? Faut-il, pour être patriote, adhérer à un roman colonial à l’allure de conte de fées ? Que la France se proclame la patrie des droits de l’Homme n’interdit pas à ses citoyens de vérifier si cette promesse a été tenue au cours de son histoire. Elle leur en fait obligation. Et après examen, le verdict est sévère. Certains de vos électeurs l’ont peut-être oublié, M. Accoyer, mais la conquête de l’Algérie fut une expédition meurtrière, l’occupation de ce pays une humiliation permanente pour ses habitants et sa guerre de libération un carnage (300 000 morts) provoqué par l’obstination du colonisateur.

Mais M. Accoyer ne nous a offert que le hors d’œuvre. Parmi les nostalgiques à l’orgueil outragé, c’est la présidente du FN qui enlève le pompon. Sur sa page Facebook, elle qualifie carrément de “crime” les propos d’Emmanuel Macron. “Y a-t-il quelque chose de plus grave, quand on veut être président de la République, que d’aller à l’étranger pour accuser le pays qu’on veut diriger de crime contre l’humanité ?”, demande la candidate du FN. “En utilisant cette argumentation probablement pour des raisons bassement électoralistes, le crime, c’est M. Macron qui le commet. Il le commet contre son propre pays”. Voilà, la messe est dite. A l’unisson, la droite et l’extrême-droite assènent cette doctrine singulière selon laquelle le crime n’est pas le colonialisme, mais sa dénonciation.

IMPOSTURES REACTIONNAIRES

Contre ces impostures réactionnaires, il faut relire ce qu’écrivait Aimé Césaire en 1955 dans son magnifique “Discours sur le colonialisme”. Il citait le colonel de Montagnac, l’un des conquérants de l’Algérie : “Pour chasser les idées qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d’artichauts mais bien des têtes d’hommes”. Il donnait la parole au comte d’Herisson : “Il est vrai que nous rapportons un plein baril d’oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis”. Il citait aussi Pierre Loti relatant dans “Le Figaro” la prise de Thouan-An (Indochine) en 1883 : “La grande tuerie avait commencé ! C’était plaisant de voir ces gerbes de balles, si facilement dirigeables, s’abattre sur eux deux fois par minute. On en voyait d’absolument fous, qui se relevaient pris d’un vertige de courir. Ils faisaient en zigzag et tout de travers cette course de la mort, se retroussant jusqu’aux reins d’une manière comique … et puis on s’amusait à compter les morts”. Eh oui, ces horreurs, elles aussi, font partie de notre histoire.
Partout, la conquête coloniale fut effroyable. Le colonisateur au drapeau tricolore l’a déshonoré, ce drapeau. Il l’a noyé dans le sang des peuples martyrisés par ceux qui prétendaient leur apporter la civilisation au bout du fusil. C’est pourquoi, partout, les peuples colonisés ont levé l’étendard de la révolte. Lassés d’être traités en objets, ils voulaient devenir “les sujets de leur propre histoire”, comme disait Lénine dans ses thèses prophétiques sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes (1916). Mais en Indochine, en Algérie, à Madagascar, au Cameroun, cette révolte populaire s’est heurtée à une répression impitoyable. Pour maintenir l’ordre ancien, la machine de guerre coloniale a perpétré des crimes de masse, elle s’est livrée à d’innombrables massacres.

LIRE AIME CESAIRE

Lisez donc le grand Aimé Césaire, M. Accoyer, cela vous changera du Figaro-Magazine !
Il faudrait étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viet-Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe ».

Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette gangrène est toujours dans les têtes. Comme disait Marx à propos des atrocités commises par les Anglais en Inde en 1853, “L’hypocrisie profonde et la barbarie inhérente à la civilisation bourgeoise s’étalent sans voile devant nos yeux, en passant de son foyer natal, où elle assume des formes respectables, aux colonies où elle se présente sans voile”. Oui, c’est un fait, le crime colonial a fait voler en éclats les barrières morales que la classe dominante s’imposait ailleurs. Dire cette atrocité du crime colonial, c’est désigner avec les mots qui conviennent cette histoire douloureuse.
Le colonialisme est une violence au carré, décuplée par le sentiment de supériorité raciale du colonisateur sur le colonisé. Perpétré sur les cinq continents, de Colomb à Netanyahou, le colonialisme est un crime contre l’humanité, car il nie l’humanité de celui qu’il opprime.

Bruno GUIGUE/.URL de cet article 31554
https://www.legrandsoir.info/oui-la-colonisation-est-un-crime-contre-l-humanite.html

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HISTOIRE

Édouard de LÉPINE CHALVET FÉVRIER 1974

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Édouard de LÉPINE CHALVET FÉVRIER 1974 suivi de 102 documents pour servir à l’histoire des luttes ouvrières à la Martinique © Éditions Le teneur, 2014

POURQUOI QUARANTE ANS APRÈS ? UN MOMENT-CLÉ DE L’HISTOIRE DU MOUVEMENT OUVRIER MARTINIQUAIS

Ce livre a été écrit il y a près de 40 ans. Il serait long d’exposer ici les nombreuses raisons qui en ont empêché la publication. La première, qui n’est pas la moins étrange, est que le tapuscrit a été égaré… pendant plus de 27 ans, si j’en juge par les dernières retouches que j’y ai apportées en septembre 1976…Je l’avais pratiquement achevé à Paris au cours de l’été 1974. Je me proposais de vérifier, par un sondage à la Section Outre Mer des Archives Nationales[1], l’hypothèse, entrevue pendant les grèves de janvier-février 1974, d’un tournant de l’histoire du mouvement ouvrier martiniquais comparable à celui du milieu des années 1930.

On avait alors assisté à la mise en place d’une nouvelle donne dans la vie politique du pays avec l’émergence très rapide des communistes qui avaient joué jusqu’alors un rôle très modeste dans la vie publique. Ceux-ci, après les grèves de février1935, devaient constituer pendant près de quarante ans la principale force d’intervention organisée dans les luttes ouvrières. La rencontre de quelques jeunes intellectuels du Groupe Front Commun et de militants du Groupe Jean Jaurès, issus d’une scission de gauche du mouvement socialiste de Joseph Lagrosillière, avait donné naissance à une organisation communiste originale par rapport aux organisations du même type en pays colonial….

Numériquement faible, cette jeune organisation avait pourtant joué un rôle essentiel dans les luttes ouvrières du milieu des années 1930. Elle avait largement influencé et inspiré, sinon dirigé, la grande grève au cours de laquelle, pour la première fois dans notre histoire, des ouvriers agricoles, en tenue de travail, coutelas au poing, quelques-uns vêtus d’un sac de jute percé de trois trous pour la tête et pour les bras, avaient occupé les rues de Fort-de-France, provoquant stupeur et panique dans les classes dirigeantes. C’est dans le sillage de ces luttes que se sont constituées la Fédération de la Martinique du Parti Communiste Français et l’UD-CGT (Union Départementale-CGT), affiliée à la puissante centrale syndicale française.

La tentation était forte d’esquisser une comparaison, à près de 40 ans d’intervalle, entre ce mouvement de février 1935, dont on n’avait guère retenu que « la marche de la faim » sur Fort-de-France, et les luttes ouvrières de Février 1974. Celles-ci ont culminé avec la mort de deux ouvriers, l’un Rénor Ilmany, tué par balle, au lieu-dit Chalvet (Basse Pointe), au cours d’un bref, mais violent accrochage avec les forces de gendarmerie, l’autre, Georges Marie-Louise, décédé dans des conditions suspectes. Le cadavre a été retrouvé deux jours plus tard sur une plage déserte, non loin de Chalvet, dans cet espace durement marqué par les luttes des ouvriers agricoles depuis la fin de Seconde Guerre mondiale, le triangle tragique du Nord-Est de l’île, Ajoupa-Bouillon–Basse-Pointe–Trinité.

Le drame de Chalvet avait marqué le temps fort d’une série de luttes déclenchées et menées depuis plusieurs mois par des organisations d’extrême gauche extérieures aux forces intervenant traditionnellement au sein du mouvement ouvrier. Ce n’était plus le Parti Communiste et la CGT qui dirigeaient ces luttes, comme ils l’avaient fait depuis près de 40 ans. C’était, pour la plupart, des groupes inconnus ou peu connus du grand public : Groupe Révolution Socialiste (GRS), Groupe d’Action Prolétarien (GAP), Groupe Septembre 1870, Rassemblement de Saint Joseph, Les Marronneurs, les quatre derniers regroupés, fin janvier 1974, en une Union Patriotique de Solidarité avec les Ouvriers Agricoles (UPSOA).

Cette marginalisation des organisations traditionnelles de la classe et l’émergence de forces nouvelles constituent sans doute des aspects essentiels du mouvement de Février 1974. C’est en cela que la crise sociale de 1974 rappelle celle de 1935.

Mais, en 1935, il n’y a pas de divergences politiques fondamentales entre ces forces émergentes et les vieux partis auxquels elles se substituent, Parti Radical et Parti Socialiste. Elles sont aussi fortement attachées que les anciennes à la revendication de l’assimilation défendue par toutes les forces progressistes du pays depuis l’abolition de l’esclavage. Elles sont étrangères à toute perspective de libération nationale. En 1974, au contraire, les forces nouvelles entendent greffer sur le mouvement social de février une revendication nationale ou nationaliste plus ou moins clairement affichée dans les luttes, mais en filigrane dans les orientations stratégiques des différents groupes d’intervention.

C’est, entre autres, cette différence que j’entendais mettre en évidence en comparant la crise Février 1974 à celle de Février 1935… L’abondance des sources d’une histoire de la crise de février 1935, à la Rue Oudinot, contrastait avec la médiocrité des ressources dont je disposais pour achever mon travail sur les grèves de Février 1974. J’ai pratiquement laissé tomber Février 1974 pour Février 1935…J’ai passé mes quatre mois de congé administratif en France à écrire La crise de Février 1935[2] que j’ai publié à la fin des années 1970. Je ne suis revenu au drame de Chalvet qu’à la fin de l’année 2003, quand un journaliste de RCI  m’a demandé si j’accepterais de lui en parler. …

E. de Lépine

[1] À l’époque à la Rue Oudinot, Paris 7e, au ministère des DOM-TOM.

[2] E. de Lépine, La crise février 1935 à la Martinique, La marche de la faim sur Fort de France,© L’harmattan, Paris,1980

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HISTOIRE

Les trois morts de Jean Jaurès Par Maxime VIVAS

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MARIANNE NOIRESource le Grand soir. (Ce texte reprend les éléments d’une conférence faite dans le Lauragais, dimanche 18 mai 2014).Pourquoi ont-ils tué Jaurès a chanté Jacques Brel en 1977. La chanson est reprise par la suite par Manu Dibango puis par Francesca Solleville, et par Zebda …On ne compte plus les noms de rues, ou de places, ou d’écoles qui portent le nom de Jaurès. Il y a aussi des stations de métro (Paris, Toulouse). Des milliers d’articles ont été écrits sur lui, des centaines de livres lui ont été consacrés, des films, des thèses. Aujourd’hui, chacun le revendique.

Le double risque est de parler à la place des morts ou de les faire taire. Je vais esquiver ces travers en laissant parler Jaurès lui-même. Mon propos sera lacunaire, mais pas manipulatoire. Il y a chez moi une part de subjectivité que j’assume d’autant mieux que ceux qui se prétendent objectifs ne le sont jamais. Personne n’ignore qu’il n’y a pas d’esprit neutre, d’intelligence cristalline qui restitue la lumière sans la déformer. Au cours des quelques minutes que vous avez aimablement décidé de passer avec moi (et je vous en remercie), je vais vous parler des trois assassinats de Jaurès.

– Le premier est connu, il s’est passé au café du Croissant à Paris, j’en dirai un mot.- Le deuxième est méconnu et je m’y attarderai donc davantage.- Le troisième est inconnu, anecdotique peut-être, encore que la folie guerrière est toujours porteuse de douleur. Je vous en parlerai brièvement pour terminer par une touche d’émotion.Pendant la journée du vendredi 31 juillet 1914, Jaurès tente, d’abord à la Chambre des Députés, puis au ministère des Affaires étrangères, de stopper le déclenchement des hostilités. En fin d’après-midi, il se rend à son journal, L’Humanité qu’il a créé en 1904.Par parenthèse, ce quotidien, l’Humanité, présente quelques particularités : sa longévité et son ancrage obstiné à gauche. C’est à ce jour un des rares quotidiens d’opinion (avec la Croix) et le seul quotidien porteur d’idées de gauche en France (sauf à considérer que Libération n’a trahi ni son fondateur, Jean-Paul Sartre, ni la gauche, en approuvant depuis 20 ans toutes les guerres de l’OTAN).Donc, Jaurès le pacifiste doit rédiger à l’Humanité un article, qu’il conçoit comme un nouveau « J’accuse ». Avant la nuit de travail qui s’annonce, il descend avec ses collaborateurs pour dîner au Café du Croissant, au 146 rue Montmartre à Paris (2e arrondissement).Il est assis sur une banquette le dos tourné à une fenêtre, ouverte car il fait chaud.

Depuis la rue, Raoul Villain, un jeune ultra-nationaliste d’extrême droite, écarte le rideau, il est armé d’un révolver, il tire deux fois. Une balle atteint à la tête le tribun socialiste qui s’affaisse aussitôt L’auteur des coups de feu tente de s’enfuir vers la rue de Réaumur, mais il est vu par un metteur en page de L’Humanité, qui le poursuit, l’assomme avec un coup de sa canne et l’immobilise au sol avec l’aide d’un policier. Cet assassinat, qui a lieu trois jours avant le début de la Première Guerre mondiale, facilite et précipite le déclenchement des hostilités, notamment en permettant le ralliement de la gauche, y compris de certains socialistes qui hésitaient, à l’« Union sacrée » (contre les boches !).Dans une lettre adressée à son frère depuis la prison de la Santé le 10 août 1914, le meurtrier affirme : « j’ai abattu le porte-drapeau, le grand traître de l’époque de la loi de trois ans, la grande gueule qui couvrait tous les appels de l’Alsace-Lorraine ».

Il se glorifiera aussi de son crime en écrivant à un ami : «  J’ai fait taire la grande gueule qui couvrait les appels de l’Alsace-Lorraine ! ».Il va passer toutes les années de guerre à l’abri d’une prison tandis que les jeunes tombent au front par centaines de milliers. La guerre terminée, son procès s’ouvre (le 24 mars 1919). Le jury populaire doit répondre à deux questions.

1°) Villain est-il coupable d’homicide volontaire sur Jaurès ? 2°) cet homicide a-t-il été commis avec préméditation ?

Après une courte délibération, par onze voix contre une, le jury se prononce par la négative. Raoul Villain est acquitté. Le président ordonne sa mise en liberté. La Cour condamne la veuve de Jaurès aux dépens du procès.Non seulement l’assassin de son mari est déclaré innocent, mais elle est financièrement sanctionnée. On mesure la puissance de la propagande médiatico-politique qui a déferlé pendant plus de 4 ans et qui a conduit un jury populaire à cette sentence aberrante. En réaction, Anatole France (qui avait dit ailleurs : « On croit mourir pour sa patrie, on meurt pour des industriels. ») adresse une lettre à la rédaction de L’Humanité parue le 4 avril : « Travailleurs, Jaurès a vécu pour vous, il est mort pour vous. Un verdict monstrueux proclame que son assassinat n’est pas un crime. Ce verdict vous met hors la loi, vous et tous ceux qui défendent votre cause. Travailleurs, veillez ! ».

Après quelques péripéties, l’assassin va choisir, prudemment, de quitter la France et de se fixer en Espagne où, en 1936, le général Franco déclenche un putsch fasciste qui ouvrira une époque de malheur dans la pire des guerres, la guerre civile. Des Républicains anarchistes arrêtent Villain, qui leur semble suspect. Ils l’interrogent, ils découvrent son passé et le fusillent sans autre forme de procès. Jaurès est vengé. Parfois, on peut aimer les anarchistes, en tout cas ceux-là qui ont su corriger le verdict de jurés français sans doute férocement apolitiques. Donc, Jaurès est mort. Un mythe est né. Ou un héros. Les morts sont tous des braves types… Tous les courants de pensée qui l’avaient combattu ou qui le combattraient aujourd’hui encensent le pacifiste et le réduisent à cela : au pacifisme et à un socialisme non défini.

En Russie, un certain Vladimir Illich Oulianov, dit Lénine a écrit : « Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d’oppresseurs les récompensent par d’incessantes persécutions ; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d’en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une certaine auréole afin de « consoler » les classes opprimées et de les mystifier ; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l’avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire ».

Quand on a fait entrer Jaurès au Panthéon, Paul Vaillant-Couturier, rédacteur en chef de l’Humanité a écrit dans son éditorial du 23 novembre 1924 qu’il s’agissait du « deuxième assassinat de Jaurès.Paul-Vaillant Couturier : « Panthéoniser Jaurès sous le régime de la plus crasseuse bourgeoisie officiant sous les ordres des banquiers américains, remettre aux radicaux – ennemis déclarés de Jaurès vivant – le soin de glorifier Jaurès assassiné, ne voir en Jaurès – ce bouillonnement d’idées, ce renouvellement torrentueux – que l’homme d’une démocratie réformiste figée, c’est bien comme disent ceux du Cartel, faire « un geste réformiste symbolique » !Et il ajoute : « Ils n’honorent pas Jaurès. Ils le salissent. Ils l’affadissent. Ils le maquillent. Ils s’acharnent à rapetisser l’honnête homme à leur taille de politiciens misérables. (…) ».Jaurès disait-il autre chose en fustigeant ceux qui, je cite :

« …ne me reprocheraient rien si je m’étais, en effet, toujours tenu dans des généralités. Si je m’étais toujours borné à dire : « Il faut protéger les humbles, il faut plus de justice, plus de solidarité » ; je serais peut-être à leurs yeux un homme pratique. Les hommes pratiques, aux yeux de quelques dirigeants, sont ceux qui emploient quelques mots humanitaires pour amorcer les suffrages du peuple, et qui, sous ces mots, ne mettent aucun sentiment ardent, aucune idée précise qui puisse inquiéter les privilégiés » ? (In « La politique », La Dépêche, 23 janvier 1890).Dans le même ordre d’idée (je fais une digression), il y a quelques mois, le monde entier a rendu hommage à Nelson Mandela, hommage qui s’est focalisé sur son courage pendant 27 ans de prison et sa capacité à réconcilier l’Afrique du Sud quand il en est devenu le président. Mais Nelson Mandela a été emprisonné parce qu’il était, non seulement un noir qui militait pour l’égalité des droits avec les blancs, la fin de l’apartheid, mais aussi parce qu’il était communiste. Et dans son admirable discours d’hommage devant sa dépouille, le président Barack Obama a simplement oublié de mentionner ce détail-là et cet autre : jusqu’en 2008, Nelson Mandela figurait sur la liste des terroristes répertorié par les Etats-Unis d’Amérique. Les morts sont tous de braves types (bis).

Ce constat d’occultation de ce que fut Nelson Mandela (couvrez ce sein politique que je ne saurais voir) s’applique aussi à Jean Jaurès, et c’est bien là son deuxième assassinat. Alors, je vais maintenant vous dire sur lui des choses connues et d’autres qui ne sont pas souvent dites. Jaurès est né à Castres, à 80 km d’ici, le 3 septembre 1859. Il est mort assassiné à Paris le 31 juillet 1914. Ses parents sont pauvres et il se destine à l’administration des Postes. Mais un inspecteur général lui obtient une bourse grâce à laquelle il fréquentera le lycée Louis-le-Grand à Paris et l’École normale supérieure. Il sera agrégé de philosophie et il enseignera à la fac de lettres de Toulouse. Il est reçu docteur ès lettres en 1892.

Il sera ensuite battu plusieurs fois. Il sera conseiller municipal de Toulouse, maire adjoint. exprimer en politique .entreprise  autogérée. Il fait l’apprentissage sur le terrain de la lutte des classes et du socialisme. Au début de l’affaire Dreyfus, Jaurès est convaincu de la culpabilité du capitaine Dreyfus. Il critique même la sentence de déportation, qu’il juge clémente. Par la suite, il s’engage véritablement comme défenseur de Dreyfus. En 1902, Jean Jaurès participe à la fondation du Parti socialiste français. La même année, il reconquiert le siège de député de Carmaux qu’il conserve d’ailleurs jusqu’à sa mort. Son talent d’orateur lui permet de devenir le porte-parole du petit groupe socialiste de l’Assemblée nationale. Jaurès et le Parti socialiste français s’engagent nettement en faveur du Bloc des gauches.

Jaurès et la fausse gauche. A son époque, la révolution bolchévique n’a pas renversé les tsars en Russie (1917) et le Parti Communiste français n’est pas né (1920). Les dérives du communisme sont apparu plus tard et Jaurès, considérant la théorie communiste et non sa perversion qu’il ne pouvait deviner peut dire : « Le communisme doit être l’idée directrice et visible de tout le mouvement. » [Socialiste]. Il dénonce les « faux socialistes », socialistes « de château et de sacristie » et il les qualifie en termes particulièrement sévères : « charlatans de la réaction et du boulangisme », de « singes malfaisants ».

Jaurès n’est pas soluble dans le social-libéralisme.

La lutte des classes.a pas fait tourner la terre autour du soleil. Warren-Buffet, un des hommes les plus riches au monde a dit : « Il y a une lutte des classes aux Etats-Unis, bien sûr, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous gagnons. » (CNN Interview, le 25 mai 2005 et New York Times, 26 Novembre 2006).C’est pourquoi on est sidéré d’entendre Jérôme Cahuzac-les-yeux-dans-les-yeux, ministre du budget de Jean Marc Ayrault dire à Jean-Luc Mélenchon, lors d’un débat télévisé : « La différence entre vous et moi, est que vous croyez à la lutte des classes et que je n’y crois pas ».

Marx, approuvé par Jaurès (et Varren-Buffet !), a expliqué que les entreprises sont des lieux de coopération antagoniste. Coopération pour produire un bien ou un service, antagonisme parce que l’intérêt des patrons est de payer le moins possible le plus de travail possible et celui des salariés de gagner plus et de travailler moins longtemps. On sait que les syndicats ont mieux accueilli que le MEDEF la loi Aubry sur les 35 heures de travail hebdomadaire.

Jaurès et la conscience de classe.  Dans son ouvrage Critique de l’Économie politique, Marx a écrit que « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience ». Jaurès va expliciter cette pensée absconse : « …d’une part, le milieu économique, agissant sur les hommes, détermine leurs conceptions et leur conduite, non selon leur intérêt individuel clairement et immédiatement perçu, mais selon l’instinct et la loi de la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent. Et d’autre part, le milieu économique agit sur les individus humains pour déterminer, selon la catégorie économique où ils vivent, la direction générale de leur pensée et de leur vie ». Et : « chaque individu humain développe sa nature propre, ici égoïste et sensuelle, là affectueuse et aimante ; en sorte que l’égoïsme économique de classe qui est, selon Marx, le fond même de l’histoire, laisse subsister les désintéressements et les dévouements individuels ».  (Jaurès, le socialisme est une morale » (Jaurès « Rallumer tous les soleils », éditions Omnibus, PP 221, 222).

Jaurès et la théorie de la valeur ou de la plus-value. Jaurès retient quelques idées du marxisme il en rejette d’autres. Par exemple il repousse l’idée de la dictature du prolétariat et la théorie de la paupérisation du prolétariat. Le socialisme de Jean Jaurès mêle le marxisme aux traditions révolutionnaires et républicaines françaises. Il retient l’idée du danger de la concentration capitaliste (on dirait aujourd’hui les oligarchies, les firmes internationales. Il retient la théorie de la valeur. Pour faire court et simple : on dira que si un patron revend 120 euros un produit dont la fabrication a coûté 100 euros il a réalisé une plus-value de 20 euros qui provient du travail non payé. Si l’acheteur perd 20 euros en payant trop cher, le vendeur en a gagné 20. Les gains et les pertes s’équilibrent, le négoce ne créé pas globalement de valeur. Seul le travail créé une valeur. Le travail n’est donc pas un coût, comme le disent des politiques et les spécialistes bidons pla cravatats  (1) : c’est un producteur de richesses et de bénéfices. Dire qu’il faut réduire le coût du travail, c’est un moyen de ne pas dire qu’on veut augmenter le bénéfice et les dividendes des actionnaires.

Jaurès et la démocratie dans toutes les sphères.Etat, il veut (en 1910 !) la retraite à 60 ans et même plus tôt pour certains métiers (reviens, Jaurès, ils sont, devenus fous).

Jaurès et le courage. On cite souvent ce mot de jean Jaurès : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ». Ça ne mange pas de pain. C’est consensuel. On comprend bien que le courage ce n’est pas de se réfugier dans le mensonge. En vérité, il s’agit d’un extrait de son Discours à la jeunesse, prononcé en 1903. Il y dit bien d’autres choses qui vont plus loin : (Jaurès « Rallumer tous les soleils, éditions Omnibus, page 543) : « Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre (…). Le courage, c’est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie. Le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces (…). Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant avec la vie générale (…). Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de ne pas en être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

Jaurès et l’internationalisme .Patriotisme et internationalisme. Pour Jaurès, ces termes, loin d’être antinomiques, sont complémentaires. «  Internationale et Patrie sont désormais liées. C’est dans l’Internationale que l’indépendance des nations a sa plus haute garantie ; c’est dans les nations indépendantes que l’Internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles. Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène ».

Jaurès et le patriotisme.»Et on donne des noms de personnalités célèbres, ayant des origines étrangères et qui ont fait la France :

L’Italien Mazarini, plus connus sous le nom de cardinal Mazarin, dirigea la France peu de temps après avoir été naturalisé. La Polonaise Maria Salomea Skłodowska devint Marie-Curie ; naturalisée française par son mariage, elle donna à la France deux prix Nobel. Le Polonais Georges Charpak devint Français et obtint aussi un prix Nobel. Missak Manouchian un résistant Arménien, donna sa vie pour libérer notre pays. Compagnon de la Libération, le Russe Romain Gary, honora notre langue jusqu’à obtenir deux fois le prix Goncourt. Ajoutons Severiano de Heredia, mulâtre Cubain, qui fut maire de Paris. Son cousin, José-Maria de Heredia enrichit la poésie française. Le Vénézuélien Francisco de Miranda fut un des généraux de la Révolution française.Et la liste n’en finit plus : Jacques Offenbach, Ariane Mnouchkine, Isabelle Adjani, Zinedine Zidane, Charles Aznavour, Henri Verneuil, Paul Verlaine, Marguerite Yourcenar, Henri Michaux, Robert Badinter, Sylvie Vartan, Julia Kristeva, Francis Picabia, Pablo Picasso, Manu Chao, Samuel Beckett, Coluche, Lino Ventura, Yves Montand, Michel Piccoli, Serge Reggiani (et beaucoup d’autres… Voir « Marine Le Pen amène le pire » pp 131 à 133).

J’ajoute Nicolas Sarkozy, Manuel Valls, Anne Hidalgo. Sans oublier les inconnus, « les petits, les obscurs, les sans-grades » (Edmond Rostand, L’aiglon) qui ont tant fait pour la construction des routes, des ponts, des écoles, des universités, des hôpitaux, des immeubles, etc. Moi-même, je suis Français par naturalisation (merci de ne pas partir).

Jaurès et les langues régionales. Jaurès acquiert la conviction que les langues régionales doivent être enseignées dans les écoles ce qu’il propose dans deux articles (« L’éducation populaire et les « patois », La Dépêche, 15 août 1911 et « Méthode comparée », Revue de l’enseignement primaire, 15 octobre 1911. Il propose de s’appuyer sur les connaissances linguistiques des enfants occitans, basques et bretons pour comparer les langues régionales au français et ainsi développer leur jugement, leur raisonnement.

Jaurès et la religion.Jaurès participe à la rédaction de la loi de séparation des Églises et de l’État (décembre 1905). Le 3 mars 1904, à la chambre des députés dans un climat de combat violent entre « la gueuse » et les catholiques, il s’écrie : « Nous combattons l’Église et le christianisme parce qu’ils sont la négation du droit humain et renferment un principe d’asservissement humain. » Néanmoins, sa femme est catholique et pratiquante et ses enfants sont baptisés. Cela lui sera reproché par ses amis anticléricaux. En 1910, les choses s’étant un peu apaisées, la loi ayant été votée, il proclame du haut de la tribune de la Chambre : « Je ne suis pas de ceux que le mot Dieu effraye. J’ai, il y a vingt ans, écrit sur la nature et Dieu et sur leurs rapports, et sur le sens religieux du monde et de la vie, un livre dont je ne désavoue pas une ligne, qui est resté la substance de ma pensée ».

Dans sa première déclaration (de 1904), il se démarque apparemment peu de Karl Marx dont chacun connaît la sentence-couperet : « La religion c’est l’opium du peuple ».  Autrement dit, la religion est un fléau. Or, Marx n’a jamais prononcé cette phrase et son opinion sur la religion était différente. Pour se soulager d’une furonculose extrêmement douloureuse, Karl Marx prenait de l’opium (les antibiotiques n’existaient pas). Dans « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel » il a écrit ceci dont, par troncature déformante, on ne retient généralement que la fin de la dernière phrase collée aux premiers mots de l’avant-dernière : « La misère religieuse est, d’une part l’expression de la misère réelle et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple ».

Jaurès et les fauteurs de guerre. Le mieux est de le laisser parler : « Tandis que tous les peuples et tous les gouvernements veulent la paix, malgré tous les congrès de la philanthropie internationale, la guerre peut naître toujours d’un hasard toujours possible… Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l’orage.Messieurs, il n’y a qu’un moyen d’abolir la guerre entre les peuples, c’est abolir la guerre économique, le désordre de la société présente, c’est de substituer à la lutte universelle pour la vie — qui aboutit à la lutte universelle sur les champs de bataille — un régime de concorde sociale et d’unité. Et voila pourquoi si vous regardez non aux intentions qui sont toujours vaines, mais à l’efficacité des principes et à la réalité des conséquences, logiquement, profondément, le Parti socialiste est, dans le monde, aujourd’hui, le seul parti de la paix. » (Jaurès, reviens, ça a trop changé !).

Il parle là de se démarquer de ce qu’on appellerait de nos jours la mise en compétition des peuples, la concurrence libre et non faussée. Abolir la guerre économique, dit-il, est le seul moyen d’abolir la guerre entre les peuples.

Jaurès et la guerre comme dernier recours.Mais si la guerre semble inévitable, qui doit en prendre l’initiative et comment ?Voilà comment Jaurès répond à cette question dans l’article 17 d’une proposition de loi qu’il dépose :« Tout gouvernement qui entrera dans une guerre sans avoir proposé, publiquement et loyalement, la solution par l’arbitrage, sera considéré comme traître à la France et aux hommes, ennemi public de la patrie et de l’humanité. Tout parlement qui aura consenti à cet acte sera coupable de félonie et dissous de droit. Le devoir constitutionnel et national des citoyens sera de briser ce gouvernement et de le remplacer par un gouvernement de bonne foi […] ».

Jaurès et le socialisme fraternelJaurès prônait la création d’une « cité nouvelle » ouverte, à tous, y compris aux prolétaires, aux miséreux, aux créatures accablées par le malheur, aux âmes d’un monde sans cœur dont parlait Marx : « Votre visage est creusé par la souffrance, pâli par la faim ; il est même comme abêti par l’ignorance, ou flétri par le vice. Mais qu’importe le passé mauvais ? C’est visage d’homme : Entrez. Dans ces deux yeux il y a lueur humaine : Entrez ! C’est ici la cité des hommes » (Jaurès « Rallumer tous les soleils », éditions Omnibus, p 214).

 

Conclusion d’étape :Passer sous silence ce que disait Jean Jaurès sur le socialisme, la lutte des classes, la conscience de classe, la théorie de la plus-value, l’internationalisme, le courage politique, les fauteurs de guerre, les dangers à opposer les peuples dans des compétitions économiques, l’obligation de rechercher la paix jusqu’au bout, l’utilité de la démocratie économique et des organisations coopératives, l’appropriation collective de secteurs clés (comme les transports), le respect des cultures régionales, l’âge de la retraite, etc., c’est effectivement le tuer une deuxième fois. Y ont excellé tous ceux qui se revendiquent de son héritage sans nous montrer cet héritage. On en voit, on en voit beaucoup, on en voit trop et dans trop d’endroits qui encensent en Jaurès un homme d’Etat dont ils ne voudraient même pas comme camarade de parti ou comme sous-ministre chargé de la culture du pastel.C’est presque mot pout mot cette pensée du père : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène ».Le 3 juin 1918, aspirant au 10e bataillon de chasseurs à pied, il est gravement blessé à Chaudun, dans l’Aisne et il meurt quelques heures plus tard à Pernant. En 4 ans, la guerre aura enlevé à Louise Jaurès, son mari et son fils.

 

Poursuivant en bloc les Jaurès jusque dans la tombe, le maire de la commune de Pernant refuse que le corps du jeune homme soit inhumé là où il est mort et qu’une stèle à sa mémoire soit érigée après-guerre. Car ce patriote mort au combat portait le nom de Jaurès. Jaurès, un socialiste authentique, un partageux, un ami des gueux. Il faudra attendre le 15 novembre 1936 pour que le président du conseil, le socialiste Léon Blum puisse inaugurer une stèle à sa mémoire à Chaudun (Aisne), pas à Pernant.Jean Jaurès qui trouvait que Marx se trompait parfois aurait pu dire que Lénine se trompait aussi en écrivant que les ennemis de la bourgeoisie sont persécutés de leur vivant et canonisés ensuite. Parfois, la haine de classes ne connaît pas de fin.

Merci de m’avoir écouté et « Vive la sociale ! ».

Maxime Vivas , 18 février 2014.

(1) Bien cravatés. Expression occitane péjorative. URL de cet article 25643

http://www.legrandsoir.info/les-trois-morts-de-jean-jaures.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jaurès et la démocratie dans toutes les sphères

Jaurès est évidemment favorable à des lois de protection sociale. Il veut la démocratisation de la propriété privée, et non sa destruction, et il est attentif aux mouvements coopératifs (comme on l’a vu avec la verrerie ouvrière d’Albi). Il veut un impôt fortement progressif, la centralisation de l’industrie des transports aux mains de l’Etat, il veut (en 1910 !) la retraite à 60 ans et même plus tôt pour certains métiers (reviens, Jaurès, ils sont, devenus fous).

Jaurès et le courage

On cite souvent ce mot de jean Jaurès : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ». Ça ne mange pas de pain. C’est consensuel. On comprend bien que le courage ce n’est pas de se réfugier dans le mensonge. En vérité, il s’agit d’un extrait de son Discours à la jeunesse, prononcé en 1903. Il y dit bien d’autres choses qui vont plus loin : (Jaurès « Rallumer tous les soleils, éditions Omnibus, page 543) : « Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre (…). Le courage, c’est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie. Le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces (…). Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant avec la vie générale (…). Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de ne pas en être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

 

Jaurès et l’internationalisme

Patriotisme et internationalisme. Pour Jaurès, ces termes, loin d’être antinomiques, sont complémentaires. «  Internationale et Patrie sont désormais liées. C’est dans l’Internationale que l’indépendance des nations a sa plus haute garantie ; c’est dans les nations indépendantes que l’Internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles. Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène ».

 

Jaurès et le patriotisme

L’internationalisme s’accommode donc du patriotisme et se distingue du nationalisme qui est le refus de l’autre, de l’étranger, de celui qui est différent et, par conséquent, un ennemi potentiel (le boche à l’époque de Jaurès).  Jaurès n’est pas soluble dans les théories du Front National qui prétend que Jaurès voteraient FN. Dans le livre « Marine Le Pen amène le pire » que j’ai écrit avec mon fils aîné Frédéric, on traite longuement de cette question. On commence par citer un héros de la BD Astérix, Agecanonix qui s’écrie : « Je n’ai rien contre les étrangers, quelques-uns de mes meilleurs amis sont des étrangers. Mais ces étrangers là ne sont pas de chez nous ! »

 

Et on donne des noms de personnalités célèbres, ayant des origines étrangères et qui ont fait la France :

 

L’Italien Mazarini, plus connus sous le nom de cardinal Mazarin, dirigea la France peu de temps après avoir été naturalisé. La Polonaise Maria Salomea Skłodowska devint Marie-Curie ; naturalisée française par son mariage, elle donna à la France deux prix Nobel. Le Polonais Georges Charpak devint Français et obtint aussi un prix Nobel. Missak Manouchian un résistant Arménien, donna sa vie pour libérer notre pays. Compagnon de la Libération, le Russe Romain Gary, honora notre langue jusqu’à obtenir deux fois le prix Goncourt. Ajoutons Severiano de Heredia, mulâtre Cubain, qui fut maire de Paris. Son cousin, José-Maria de Heredia enrichit la poésie française. Le Vénézuélien Francisco de Miranda fut un des généraux de la Révolution française.

 

Et la liste n’en finit plus : Jacques Offenbach, Ariane Mnouchkine, Isabelle Adjani, Zinedine Zidane, Charles Aznavour, Henri Verneuil, Paul Verlaine, Marguerite Yourcenar, Henri Michaux, Robert Badinter, Sylvie Vartan, Julia Kristeva, Francis Picabia, Pablo Picasso, Manu Chao, Samuel Beckett, Coluche, Lino Ventura, Yves Montand, Michel Piccoli, Serge Reggiani (et beaucoup d’autres… Voir « Marine Le Pen amène le pire » pp 131 à 133).

 

J’ajoute Nicolas Sarkozy, Manuel Valls, Anne Hidalgo. Sans oublier les inconnus, « les petits, les obscurs, les sans-grades » (Edmond Rostand, L’aiglon) qui ont tant fait pour la construction des routes, des ponts, des écoles, des universités, des hôpitaux, des immeubles, etc. Moi-même, je suis Français par naturalisation (merci de ne pas partir).

Jaurès et les langues régionales

Jaurès acquiert la conviction que les langues régionales doivent être enseignées dans les écoles ce qu’il propose dans deux articles (« L’éducation populaire et les « patois », La Dépêche, 15 août 1911 et « Méthode comparée », Revue de l’enseignement primaire, 15 octobre 1911. Il propose de s’appuyer sur les connaissances linguistiques des enfants occitans, basques et bretons pour comparer les langues régionales au français et ainsi développer leur jugement, leur raisonnement.

 

Jaurès et la religion

Jaurès participe à la rédaction de la loi de séparation des Églises et de l’État (décembre 1905). Le 3 mars 1904, à la chambre des députés dans un climat de combat violent entre « la gueuse » et les catholiques, il s’écrie : « Nous combattons l’Église et le christianisme parce qu’ils sont la négation du droit humain et renferment un principe d’asservissement humain. » Néanmoins, sa femme est catholique et pratiquante et ses enfants sont baptisés. Cela lui sera reproché par ses amis anticléricaux. En 1910, les choses s’étant un peu apaisées, la loi ayant été votée, il proclame du haut de la tribune de la Chambre : « Je ne suis pas de ceux que le mot Dieu effraye. J’ai, il y a vingt ans, écrit sur la nature et Dieu et sur leurs rapports, et sur le sens religieux du monde et de la vie, un livre dont je ne désavoue pas une ligne, qui est resté la substance de ma pensée ».

 

Dans sa première déclaration (de 1904), il se démarque apparemment peu de Karl Marx dont chacun connaît la sentence-couperet : « La religion c’est l’opium du peuple ».  Autrement dit, la religion est un fléau. Or, Marx n’a jamais prononcé cette phrase et son opinion sur la religion était différente. Pour se soulager d’une furonculose extrêmement douloureuse, Karl Marx prenait de l’opium (les antibiotiques n’existaient pas). Dans « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel » il a écrit ceci dont, par troncature déformante, on ne retient généralement que la fin de la dernière phrase collée aux premiers mots de l’avant-dernière : « La misère religieuse est, d’une part l’expression de la misère réelle et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple ».

Jaurès et les fauteurs de guerre. Le mieux est de le laisser parler : « Tandis que tous les peuples et tous les gouvernements veulent la paix, malgré tous les congrès de la philanthropie internationale, la guerre peut naître toujours d’un hasard toujours possible… Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l’orage.Messieurs, il n’y a qu’un moyen d’abolir la guerre entre les peuples, c’est abolir la guerre économique, le désordre de la société présente, c’est de substituer à la lutte universelle pour la vie — qui aboutit à la lutte universelle sur les champs de bataille — un régime de concorde sociale et d’unité. Et voila pourquoi si vous regardez non aux intentions qui sont toujours vaines, mais à l’efficacité des principes et à la réalité des conséquences, logiquement, profondément, le Parti socialiste est, dans le monde, aujourd’hui, le seul parti de la paix. » (Jaurès, reviens, ça a trop changé !).

 

Il parle là de se démarquer de ce qu’on appellerait de nos jours la mise en compétition des peuples, la concurrence libre et non faussée. Abolir la guerre économique, dit-il, est le seul moyen d’abolir la guerre entre les peuples.

 

Jaurès et la guerre comme dernier recours.

Mais si la guerre semble inévitable, qui doit en prendre l’initiative et comment ?

Voilà comment Jaurès répond à cette question dans l’article 17 d’une proposition de loi qu’il dépose :

 

« Tout gouvernement qui entrera dans une guerre sans avoir proposé, publiquement et loyalement, la solution par l’arbitrage, sera considéré comme traître à la France et aux hommes, ennemi public de la patrie et de l’humanité. Tout parlement qui aura consenti à cet acte sera coupable de félonie et dissous de droit. Le devoir constitutionnel et national des citoyens sera de briser ce gouvernement et de le remplacer par un gouvernement de bonne foi […] ».

Jaurès et le socialisme fraternel.Jaurès prônait la création d’une « cité nouvelle » ouverte, à tous, y compris aux prolétaires, aux miséreux, aux créatures accablées par le malheur, aux âmes d’un monde sans cœur dont parlait Marx : « Votre visage est creusé par la souffrance, pâli par la faim ; il est même comme abêti par l’ignorance, ou flétri par le vice. Mais qu’importe le passé mauvais ? C’est visage d’homme : Entrez. Dans ces deux yeux il y a lueur humaine : Entrez ! C’est ici la cité des hommes » (Jaurès « Rallumer tous les soleils », éditions Omnibus, p 214).

 

Conclusion d’étape :

Passer sous silence ce que disait Jean Jaurès sur le socialisme, la lutte des classes, la conscience de classe, la théorie de la plus-value, l’internationalisme, le courage politique, les fauteurs de guerre, les dangers à opposer les peuples dans des compétitions économiques, l’obligation de rechercher la paix jusqu’au bout, l’utilité de la démocratie économique et des organisations coopératives, l’appropriation collective de secteurs clés (comme les transports), le respect des cultures régionales, l’âge de la retraite, etc., c’est effectivement le tuer une deuxième fois. Y ont excellé tous ceux qui se revendiquent de son héritage sans nous montrer cet héritage. On en voit, on en voit beaucoup, on en voit trop et dans trop d’endroits qui encensent en Jaurès un homme d’Etat dont ils ne voudraient même pas comme camarade de parti ou comme sous-ministre chargé de la culture du pastel.

 

Le troisième assassinat de Jaurès..Louis Jaurès, fils de Jean Jaurès est né le 27 août 1898. L’adolescent s’engage par anticipation, fin 1915, parce que « quand on a l’honneur d’être le fils de Jaurès, on doit donner l’exemple. L’internationalisme philosophique n’est point incompatible avec la défense de la patrie quand la vie de celle-ci est en jeu. »C’est presque mot pout mot cette pensée du père : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène ».Le 3 juin 1918, aspirant au 10e bataillon de chasseurs à pied, il est gravement blessé à Chaudun, dans l’Aisne et il meurt quelques heures plus tard à Pernant. En 4 ans, la guerre aura enlevé à Louise Jaurès, son mari et son fils.

Poursuivant en bloc les Jaurès jusque dans la tombe, le maire de la commune de Pernant refuse que le corps du jeune homme soit inhumé là où il est mort et qu’une stèle à sa mémoire soit érigée après-guerre. Car ce patriote mort au combat portait le nom de Jaurès. Jaurès, un socialiste authentique, un partageux, un ami des gueux. Il faudra attendre le 15 novembre 1936 pour que le président du conseil, le socialiste Léon Blum puisse inaugurer une stèle à sa mémoire à Chaudun (Aisne), pas à Pernant.Jean Jaurès qui trouvait que Marx se trompait parfois aurait pu dire que Lénine se trompait aussi en écrivant que les ennemis de la bourgeoisie sont persécutés de leur vivant et canonisés ensuite. Parfois, la haine de classes ne connaît pas de fin.

Merci de m’avoir écouté et « Vive la sociale ! ».Maxime Vivas , 18 février 2014.(1) Bien cravatés. Expression occitane péjorative. URL de cet article 25643/http://www.legrandsoir.info/les-trois-morts-de-jean-jaures.html

 

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HISTOIRE

CHALVET Février 1974 Par Edouard De Lépine

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Rédaction du Naïf : Nous publions ici l’avant propos du livre que Edouard de Lépine a consacré aux luttes ouvrières des année 1972-1974 à la Martinique qui ont été occultées par le drame de Chalvet. Cet ouvrage de quelques 400 pages avec 100 documents pour servir à l’histoire de ces luttes devrait paraître sous peu à K Éditions.

AVANT-PROPOS

POURQUOI TRENTE ANS APRÈS ?

Ce livre a été écrit il y a près de 30 ans. Il serait long d’exposer ici les nombreuses raisons qui en ont empêché la publication. La première, qui n’ est pas la moins étrange, est que le tapuscrit a été égaré… pendant plus de 27 ans si j’en juge par les dernières retouches que j’y ai apportées en septembre 1976. J’y avais alors ajouté un long commentaire d’un numéro spécial du magazine Le Naïf consacré au deuxième anniversaire du drame de Chalvet.

Je dois à mon jeune ami Jean-Claude Louise-Alexandrine, archiviste de son métier et conservateur dans l’âme, d’avoir gardé ce texte que je croyais perdu et que j’avais complètement oublié. Je l’avais  pratiquement achevé à Paris au cours de l’été 1974. Je me proposais de vérifier, par un sondage à la Section Outre Mer des Archives Nationales[1], l’hypothèse, entrevue pendant  les grèves de janvier – février 1974, d’un tournant de l’histoire du mouvement ouvrier martiniquais comparable à celui du milieu des années 1930.

On avait alors assisté à la mise en place d’une nouvelle donne dans la vie politique du pays avec  l’émergence très rapide des communistes qui avaient joué jusqu’alors un rôle très modeste dans la vie publique. Ceux-ci, après les grèves de 1935, devaient constituer pendant près de quarante ans la principale force d’intervention organisée dans les luttes ouvrières. La rencontre de quelques jeunes intellectuels du Groupe Front Commun et de militants du Groupe Jean Jaurès, issus d’une scission de gauche du mouvement socialiste de Joseph Lagrosillière, avait donné naissance à une organisation communiste originale par rapport aux organisations du même type en pays colonial. Elle n’était ni tout à fait dans la ligne officielle de la IIIe Internationale Communiste qui préconisait la création, dans chaque colonie, de partis communistes luttant pour l’indépendance de leur pays, ni tout à fait intégrée au Parti Communiste français comme elle devait l’être quelques mois plus tard.

Numériquement faible, cette jeune organisation avait pourtant joué un rôle essentiel dans les luttes ouvrières du milieu des années 1930. Elle avait largement influencé et inspiré, sinon dirigé, la grande grève au cours de laquelle, pour la première fois dans notre histoire, des ouvriers agricoles, en tenue de travail, coutelas au poing, quelques uns en sac de jute percé de trois trous pour la tête et pour les bras, avaient occupé les rues de Fort-de-France, provoquant stupeur et panique dans les classes dirigeantes. C’est dans le sillage de ces luttes que se sont constitués la Fédération de la Martinique du Parti Communiste Français et l’UD-CGT (Union Départementale-CGT), affiliée à la puissante centrale syndicale française.

La tentation était forte d’esquisser une comparaison, à près de 40 ans d’intervalle, entre ce mouvement de Février 1935, dont on n’avait guère retenu que « la marche de la faim » sur Fort de France, et les luttes ouvrières de février 1974. Celles-ci ont culminé avec la mort de deux ouvriers, l’un Rénor Ilmany, tué par balle, au lieu-dit Chalvet (Basse Pointe), au cours d’un bref mais violent accrochage avec les forces de gendarmerie, l’autre, Georges Marie-Louise, décédé dans des conditions suspectes. Le cadavre a été retrouvé deux jours plus tard sur une plage déserte, non loin de Chalvet, dans cet espace durement marqué par les luttes des ouvriers agricoles depuis la fin da seconde guerre mondiale, le triangle tragique du Nord-Est de l’île, Ajoupa – Basse Pointe – Trinité. 

Le drame de Chalvet avait marqué le temps fort d’une série de luttes déclenchées et menées depuis plusieurs mois par des organisations d’extrême gauche extérieures aux forces intervenant traditionnellement au sein du mouvement ouvrier. Ce n’était plus le Parti Communiste et la CGT qui dirigeaient ces luttes, comme ils l’avaient fait depuis près de 40 ans. C’était, pour la plupart, des groupes inconnus ou peu connus du grand public : Groupe Révolution socialiste (GRS), Groupe d’Action Prolétarien (GAP), Groupe Septembre 1870, Rassemblement de Saint Joseph, Les Marronneurs, les quatre derniers regroupés, fin janvier 1974, en une Union Patriotique de Solidarité avec les Ouvriers Agricoles (UPSOA).

Cette marginalisation des organisations traditionnelles de la classe et l’émergence de forces nouvelles constituent sans doute des aspects essentiels du mouvement de février 1974. C’est en quoi la crise sociale de 1974 rappelle celle de 1935. Mais en 1935, il n’y a pas de divergences politiques fondamentales entre ces forces émergentes et les vieux partis auxquels elles se substituent, Parti Radical et Parti Socialiste. Elles sont aussi fortement attachées que les anciennes à la revendication de l’assimilation défendue par toutes les forces progressistes du pays depuis l’abolition de l’esclavage. Elles sont étrangères à toute perspective de libération nationale. En 1974, au contraire, les forces nouvelles entendent greffer sur le mouvement social de février une revendication nationale ou nationaliste plus ou moins clairement affichée dans les luttes mais en filigrane dans les orientations stratégiques des différents groupes d’intervention.

C’est, entre autres, cette différence que j’entendais mettre en évidence en comparant la crise  février 1974 à celle de février 1935.  Comme il arrive parfois, ce qui devait être secondaire dans le sondage aux archives d’outre-mer a pris le dessus sur ce qui devait être l’essentiel. L’abondance des sources d’une histoire de la crise de février 1935, à la Rue Oudinot, contrastait avec la médiocrité des ressources dont je disposais pour achever mon travail sur les grèves de Février 1974. J’ai  pratiquement laissé tomber Février 1974 pour Février 1935. D’un point de vue pédagogique, j’estimais plus utile pour l’opinion publique comme pour notre mouvement ouvrier lui-même de commencer par la grande crise des années 1930 dont nous envisagions de commémorer le 40e anniversaire en 1975. J’ai passé mes quatre mois de congé administratif en France à écrire « La crise de Février 1935 [2] que j’ai publié à la fin des années 197O.

II .L’IMPLICATION DES GROUPES D’EXTRÊME GAUCHE

Je ne suis revenu au drame de Chalvet qu’à la fin de l’année 2003, quand un journaliste de RCI[3]m’a demandé si j’accepterais de lui en parler. Ce n’est pourtant pas à mon manuscrit que j’ai d’abord pensé pour préparer cet entretien mais à la brochure qu’a consacrée Marie Hélène Léotin à la grève des ouvriers agricoles de janvier – février 1974[4]. Je me rappelais vaguement ce qui m’y avait frappé lors de sa parution : son silence sur la participation du Groupe Révolution Socialiste à ce mouvement. Elle avait réussi l’étonnante performance d’évoquer pendant une trentaine de pages les grèves de février 1974 sans citer une seule fois le GRS.  Elle  reproduisait 37 documents, dont quelques uns dénonçant avec violence le GRS. Elle citait 14 fois France- Antilles, publiait des  tracts  de différents Comités de Grève des Ouvriers Agricoles ou de l’UPSOA (Union Patriotique de Solidarité avec les Ouvriers Agricoles), des extraits de La Voix du Peuple,  de la Parole au Peuple, de Justice, de Combat Ouvrier et même d’Asé Pléré An nou Lité  paru six ou sept ans après les évènements. Elle avait cité La Vague et Le Combat[5]. Mais pas une fois, une seule publication du GRS.

Il est difficile de croire que Marie-Hélène Léotin, ancienne militante maoïste mais aussi agrégée d’histoire, ait ignoré l’existence du GRS au cours de cette période. Ce groupe trotskiste publiait alors, régulièrement, en plus de tracts, de brochures ou de déclarations publiques ponctuelles,  5 ou 6  feuilles qu’une militante maoïste a le droit de juger sans intérêt pour le mouvement ouvrier martiniquais mais qu’une historienne ne peut ignorer comme documents pour servir à l’histoire des grèves de janvier- février 1974 à la Martinique.

Le GRS sortait régulièrement un bi-mensuel, Révolution Socialiste, deux quinzo, Le Nord en Lutte et Le Sud en Lutte, un mensuel, Le Robert en marche, une feuille d’entreprise hebdo, Le Travailleur Rouge, un journal avec les jeunes, Jeunesse d’Avant-Garde, un journal dans l’émigration antillaise en France, Libération Antilles Guyane, et une feuille spéciale à l’Ajoupa-Bouillon, Ajoupa.[6]Toutes ces publications ont évoqué à un moment ou à un autre les luttes de janvier – février 1974, beaucoup plus régulièrement, en amont et en aval, que n’importe quelle autre organisation politique, y compris les plus importantes.

C’était beaucoup comparé à la maigre production éclatée et plus ou moins épisodique des différents groupes maoïstes[7], essentiellement le GAP et Septembre 1870[8]. Ces groupes ne se trompaient d’ailleurs pas sur l’importance du GRS. Ils attaquaient alors furieusement ses militants dans toutes leurs publications, et pas seulement dans leurs publications. M-H Léotin n’a pas dû lire Rébellion, ni la Voix du Peuple, ni Action Prolétarienne, ni Prolétariat de la Martinique, ni Martinique Rouge.

Elle n’a pas dû lire non plus,  ou elle ne l’a pas fait sérieusement, les organes de presse de la droite martiniquaise, La Vague et Le Combat, que nous citons largement dans le chapitre consacré à l’affolement calculé de la droite martiniquaise[9] durant ces événements. Nous en publions en annexes de longs extraits qui malmènent le GRS au moins autant que le GAP ou SEPTEMBRE 70.

Elle n’a pas lu plus attentivement Justice, le journal du PCM, qui n’hésite pourtant pas à reprendre contre le GRS les calomnies des groupes maoïstes. Le PC, à l’exception, il faut le dire, d’un Georges Gratiant, d’un Sévère Cerland ou d’un Mathurin Gottin[10], voue au GRS un supplément d’animosité. Nous sommes à la veille d’élections municipales partielles dans la commune de l’Ajoupa Bouillon. Le PCM  y a provoqué la dissolution du Conseil Municipal dirigé par le seul maire trotskiste (GRS) de France, Edouard Jean-Élie[11],  en faisant démissionner  les conseillers communistes   de la liste de Jean-Elie.

L’historienne du CNCP n’a pas lu davantage la presse française. On pouvait trouver sur place, à la Martinique, quantité de journaux français dans lesquels des dizaines d’articles faisaient état de la présence des militants du GRS dans les luttes de février[12]. Nous avons donné dans une note de bas de page de La Crise de Février 1935 la liste des journaux que nous avions personnellement rassemblés pour notre travail sur les grèves de février 1974[13]. Nous en publions de larges extraits en annexe, y compris des articles de la presse M-L de France (L’Humanité Rouge et  Prolétaire)[14].

Comment la présence du GRS dans ces luttes a-t-elle pu échapper à une enseignante qui a été au surplus pendant plusieurs années, professeur chargé du service Éducatif des Archives Départementales, c’est-à-dire payée pour sensibiliser les élèves des collèges et des lycées à l’importance des documents pour la connaissance de l’histoire de leur région ? 

C’est en relisant la brochure de Marie Hélène Léotin et en m’interrogeant sur ses silences que j’ai repris ce travail que j’avais perdu de vue depuis longtemps. Beaucoup de choses avaient changé en 30 ans. J’ai été surpris de me replonger dans ces événements avec intérêt et même avec une certaine passion. En souriant souvent de mes propos, en m’amusant parfois de la naïveté de certaines analyses, en m’étonnant quelquefois de l’irréalisme de quelques unes de nos propositions, en m’inquiétant de l’outrance de certaines formules mais en étant aussi surpris de l’actualité de certains thèmes récurrents de l’histoire des luttes ouvrières ; pas seulement les salaires, les prix et les conditions de travail, mais les rapports entre avant garde et masses, la démocratie ouvrière, la bureaucratie syndicale, la spontanéité et la conscience de classe, l’autodéfense ouvrière, les rapports entre partis et syndicats dans une société coloniale, je dirais aujourd’hui post coloniale.

Sur deux points au moins, il me semble que, même au milieu des années 1970, on pouvait se montrer  plus exigeant. Sur le plan intérieur, peut-être aurions-nous gagné à une comparaison plus poussée entre la crise de Février 1935 et celle de février 1974. Ces deux crises présentent plus d’un trait commun sans doute mais aussi plus d’une différence, notamment pour ce qui touche à ce qui me paraissait alors essentiel : les rapports entre lutte de classes et lutte de libération nationale ou, plus modestement, entre le mouvement social et le mouvement anticolonialiste. Nous aurions été amenés à donner une réponse moins idéologique à la question de savoir si nous avions réellement fait avancer la solution des problèmes auxquels étaient confrontés les travailleurs en associant de façon finalement assez artificielle lutte des classes et lutte de libération nationale.

J’ai rompu, il y a un peu plus de vingt ans, avec l’espèce de fascination qu’ont exercée sur beaucoup d’hommes de ma génération les promesses parfois contradictoires de la révolution socialiste et de la révolution coloniale, mes rêves d’unité nationale et ma vision manichéenne de notre société, ma certitude qu’il n’y a pas d’autre changement à faire : « ou révolution socialiste ou caricature de révolution [15]» et que « le devoir de tout révolutionnaire est de faire la révolution ». Bref, je suis revenu de mes fantasmes léninistes et de mes illusions indépendantistes de l’époque de Chalvet.

Je suis devenu un  de ces réformistes que je combattais autrefois ou,  pire, un révisionniste. Je suis persuadé que, pour les militants de ma génération qui veulent encore servir à quelque chose, l’urgence est de procéder à une sérieuse révision de quelques unes au moins de leurs certitudes d’antan. Je suis toujours aussi viscéralement opposé sur le plan international, aux politiques impérialistes, peut-être encore plus fortement aujourd’hui à la politique d’un Georges Bush qu’à celle de Ronald Reagan, de Richard Nixon ou de Lyndon B. Johnson, mais plus sensible que je ne l’étais il y a trente ou quarante ans aux règles de fonctionnement des institutions internationales. Je suis toujours aussi profondément scandalisé par le gâchis du monde capitaliste, révolté par le spectacle de la misère dans le monde en Afrique  en Asie, en Amérique Latine et tout près de nous en Haïti et, peut-être, pour cette raison plus conscient  de la chance que nous avons de vivre dans un pays comme le nôtre où  il y a tant à faire mais où il n’y a pas à rougir de ce que nous avons fait.

Il ne s’agit pas, on l’aura compris, de renoncer à travailler à l’avènement d’une société socialiste ni d’abandonner le combat pour l’identité et la dignité martiniquaises. Je suis toujours aussi convaincu que l’une ne saurait aller sans l’autre. Je demeure passionnément attaché à la justice sociale età la reconnaissance de la personnalité collective du peuple martiniquais. Mais  je suis devenu beaucoup plus sensible aux valeurs de la démocratie, plus conscient de ses faiblesses, de sa fragilité, de sa vulnérabilité et des risques de  régression que comporte tout relâchement de notre vigilance. Aussi bien ne suis-je suis devenu ni plus ni moins  « nationaliste »  ou « patriote », si tant est que j’aie jamais été l’un  et l’autre. J’ai toujours éprouvé la plus grande réserve à l’égard de ces deux mots/maux qui ont fait plus de mal que de bien aux nations et en tout cas aux peuples.

Cependant, si les thèses sur l’indépendance que je développe dans ce livre me paraissent aujourd’hui obsolètes et méritent à l’évidence d’être révisées, je ne me sens pas le droit, et je n’ai aucune envie, de modifier quoi que ce soit à ces thèses pour les mettre au goût du jour.  Il est bon et il est bien que les jeunes générations sachent où nous en étions, ce que nous voulions et comment nous comptions y parvenir, il y a trente ans. Moins pour éviter les erreurs que nous avons commises – ils en commettront d’autres, peut-être plus lourdes de conséquences – que pour satisfaire leur légitime curiosité.

Je n’appartiens pas à cette catégorie de militants qui continuent de proclamer avec d’autant plus de force leur fidélité à leurs convictions indépendantistes que cette fidélité sans foi  ne les engage à rien et constitue souvent un alibi et, parfois, un passeport commode pour  tous les compromis voire pour toutes les compromissions avec le colonialisme et avec ses héritiers. J’appartiens encore moins à cet autre type de militants experts dans l’art du camouflage de leurs convictions pour aborder les travailleurs qu’ils se proposent  de « libérer » de l’aliénation colonialiste et du mensonge capitalistes.

III .LA DIMENSION INTERNATIONALE DU COMBAT

De ce point de vue, il me semble que c’est le second point sur lequel  cet essai aurait gagné en crédibilité. Il est muet sur l’une des données qui nous paraissaient pourtant décisives à l’époque : la dimension internationale de notre combat. Ce n’est pas faute d’avoir reçu un soutien remarquable des révolutionnaires et des démocrates français, notamment du Parti Communiste Français, de la Ligue Communiste Révolutionnaire, des M-L français mais aussi de la presse française et pas seulement de celle de gauche. Nous  n’en avons pas moins cédé à la mode et subi l’air du temps. Nous nous sommes enfermés ou laissés enfermer dans notre microcosme « national ».

L’inconséquence des militants du CNCP (Conseil National des Comités Populaires) qui essaient aujourd’hui de récupérer l’événement au profit exclusif des survivants du maoïsme flamboyant des années 1970, convertis sans transition en adeptes plus ou moins arrogants du maoisme rampant d’aujourd’hui, n’en souligne que mieux les lacunes de ce travail. Ce livre ignore pratiquement tout ce qui se passe sur le plan international et tout simplement autour de nous. C’est d’autant plus regrettable que maoïstes (marxistes-léninistes) et trotskistes sont les derniers militants à se réclamer d’une conception internationaliste de l’action politique.

Si les trotskistes prétendent rester fidèles à l’enseignement de Trotski, il est difficile d’en dire autant des rapports qu’entretiennent  nos m-l (maos locaux) avec la pensée Mao Tsé Toung. Passons  sur le silence qu’ils observent depuis quelque temps sur leur société de référence des années 1970. À l’époque, le sigle « m-l », appellation d’origine contrôlée au plan international, est sensé désigner les meilleurs et les seuls disciples de « la pensée Mao Tsé Toung ». Le Laogaï (le goulag chinois) est loin. Le dazibao de Li Yizhe16 bis (1973) n’a pas eu en Occident, ni à plus forte raison à la Martinique, l’écho, même affaibli, qu’a pu rencontrer chez nous, grâce à Soljenitsyne, son équivalent soviétique dès le début des années 1970. On connaît sans doute beaucoup mieux aujourd’hui qu’il y a trente ans[16] la réalité des camps de rééducation chinois. Mais il n’était pas impossible d’en savoir assez pour éprouver un minimum de scepticisme à l’égard du communisme chinois. La violation des libertés syndicales, dans les années de la liquidation de l’hérésie de Lin Biao et de son héritage (1971-1974) ne le cède en rien à ce que l’on peut observer dans les pires régimes capitalistes de l’époque, le Chili de Pinochet, l’Espagne et le Portugal des dernières années de Franco et de Salazar.

Mais restons dans notre environnement caribéen. Nos anciens « m-l » se sont beaucoup rapprochés de Cuba qu’ils ont tant méprisé à l’époque où Fidel Castro était considéré comme le principal soutien du révisionnisme soviétique en Amérique Latine. Le CNCP qui a oublié la Chine ou qui n’entretient plus avec elle que des rapports lointains, est au contraire devenu, avec le PCM, le dernier panégyriste officiel du régime cubain, sans même attendre que Castro annonce son intention de s’inspirer du nouveau modèle chinois.

 C’est ce qui me fait regretter  encore plus l’absence, dans cet essai sur les luttes ouvrières du début de  l’année 1974, d’une comparaison avec ce qui se passait à la même époque dans les Antilles voisines comme je l’avais fait, très rapidement il est vrai, dans La crise février 1935 à la Martinique[17]. J’avais noté la différence essentielle entre un mouvement social revêtant les mêmes  formes dans les Antilles voisines sous domination anglaise mais tourné vers la recherche d’une solution nationale et les luttes à la Martinique s’inscrivant dans une perspective assimilationniste. Peut-être n’eut-il pas été sans intérêt d’esquisser une comparaison même rapide entre la situation du mouvement ouvrier aux Antilles françaises et chez nos voisins devenus autonomes ou indépendants. Nous aurions probablement été amenés à relativiser la spécificité et l’acuité de nos problèmes.

J’évoquais aussi le sinistre dictateur Cubain du début des années 1930, Gerardo Machado,  « l’âne avec des griffes », comme l’appelait Ruben Martinez Villena, ou, mieux, le « Mussolini tropical ». Machado se flattait de briser n’importe quelle grève en moins de 24 heures. Il a été chassé du pouvoir par l’une des plus importantes grèves générales de l’histoire du mouvement ouvrier latino-américain (27 juillet-13 août 1933).

Machado avait tenu huit ans (1925-1933). Castro tient depuis plus de quarante ans. On ne peut évidemment pas comparer le héros de la Moncada et de la Sierra Maestra, même devenu ce qu’il est aujourd’hui, un caudillo vieillissant mal, au triste fantoche du début des années 1930 entièrement soumis aux intérêts américains. Sur un point cependant, celui des libertés syndicales, les régimes qu’ils ont imposés à Cuba présentent plus d’une ressemblance. À notre connaissance du moins, le CNCP qui  se pose volontiers en champion intransigeant des droits des travailleurs  et ne perd aucune occasion de vanter les vertus du régime castriste, n’a pas eu un mot pour fustiger la situation faite depuis 40 ans aux travailleurs cubains qui ne peuvent rêver d’aucune des garanties élémentaires reconnues aux syndicats jusques et y compris dans un pays comme le nôtre soumis, selon APAL (Asé Pléré An nou Lité),  à la domination impérialiste la plus féroce.

APAL, le CNCP et l’UGTM (Union Générale des Travailleurs Martiniquais) s’y expriment avec une liberté totale dont ne bénéficie à Cuba  aucun organisme populaire pas même le seul syndicat autorisé, la CTC (Central de Trabajadores de Cuba), et  en tout cas pas le CUTC (Consejo Unitario de Trabajadores Cubanos),  ni aucun organe de presse indépendant. Nos militants anti-impérialistes peuvent inviter qui ils veulent à s’exprimer sur les ondes de leur propre radio (Radio APAL) ou dans leur  propre journal (Asé Pléré an Nou lité). Ils peuvent même faire passer leurs invités sur les antennes et sur les écrans des radios et des télévisions « impérialistes » (RFO, ATV, RCI). C’est ainsi que Marie-Dominique Bertuccioli, journaliste au service des émissions en langue française de Radio Havane Cuba, est régulièrement sollicitée par le CNCP pour faire l’apologie du régime castriste, sans qu’aucun de ses hôtes, bien tendu, ne pense à lui poser la moindre question sur les libertés syndicales à Cuba.[18]

Pour bien comprendre les caractères originaux de nos luttes d’il y a trente ans, il n’aurait pas été sans intérêt  d’évoquer ce qui se passait, dans les années 1970, dans cette île où s’édifiait, croyions-nous alors, sinon la société de nos rêves du moins une version de régime socialiste expurgée de toutes les sanglantes perversions du socialisme tel qu’il sévissait  en  URSS  et dans les pays de l’Est. Malgré nos réserves sur le nouveau cours de la révolution cubaine, depuis l’approbation par Fidel Castro de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques, en août 1968, la dégénérescence du régime castriste était un sujet tabou à l’extrême gauche marxiste révolutionnaire.

Nous préférions évoquer la fin héroïque du Ché dans la vallée du Nancahuazu, en Bolivie, plutôt que le début de la lente et interminable agonie du régime castriste commencée un peu avant 1970. Nous ne savions pas encore que la police n’était pas mieux à la Havane qu’à Moscou, à Prague ou à Berlin, qu’elle y était bien pire qu’à Fort-de-France et qu’il y avait dix fois moins de libertés et trois fois plus de misère dans les campagnes cubaines qu’autour de Chalvet. Mais ceci est une autre histoire. Il est évident que je ne réécrirais pas Chalvet comme  je l’ai écrit il y a trente ans.

Il me semble cependant que cet essai, qui est moins une histoire des luttes ouvrières d’octobre 1973 à février 1974, qu’une analyse à chaud des événements de cette période par un militant trotskiste, mérite d’être publié tel qu’il était, il y a  un peu moins de trente ans. 

C’est un document et un témoignage  d’un militant du milieu des années 1970. J’étais alors l’un des dirigeants du groupe politique, à mon avis, le plus fortement impliqué dans les luttes de cette période, mais aussi curieusement le plus maltraité par les uns et par les autres ; un groupe avec lequel j’ai politiquement rompu depuis près de vingt cinq ans mais avec lequel j’ai gardé une commune exigence d’honnêteté intellectuelle. C’est le moins que l’on puisse attendre de qui se mêle d’évoquer, principalement à l’usage des travailleurs, les grandes luttes qui ont marqué l’évolution de notre société.

Cet ouvrage aura atteint son but s’il permet à ceux qui s’intéressent au mouvement ouvrier martiniquais et, plus largement, à l’histoire de ce pays, militants, jeunes en particulier,  étudiants,  enseignants, chercheurs, de saisir quelques uns au moins des aspects et des enjeux des grèves de 1974. Ces grèves ont incontestablement constitué un  grand moment de la lente et profonde transformation des données de notre vie sociale. Elles ont marqué le début d’un processus de décomposition et de recomposition non seulement du paysage syndical mais du paysage politique martiniquais.

Elles sont à l’origine de l’affaiblissement et, à terme, de l’éclatement de la principale organisation syndicale du pays, la CGTM qui avait dirigé les luttes ouvrières pendant près de 40 ans, d’abord comme une Union Départementale (1937) rattachée à la puissante centrale française jusqu’au début des années 1960, puis comme la première centrale ouvrière indépendante (juin 1963). La création de l’UTAM (Union des travailleurs Agricoles Martiniquais) puis, plus tard, de l’UGTM (Union Générale des Travailleurs Martiniquais) sont des  conséquences directes des grèves de février 1974.

De même, la scission de la CGT-FO. Considéré jusqu’au début des années 1970 comme un syndicat réformiste, assimilationniste de droite et de collaboration de classes, ce syndicat a vu apparaître en son sein un courant de gauche qui s’est radicalisé à partir de 1973, à l’occasion de la grève de France-Antilles et surtout au lendemain du mouvement février où il n’avait joué pourtant qu’un rôle modeste. C’est ce courant de gauche qui a provoqué la rupture avec la centrale française de Bergeron et la création de la CSTM, le premier syndicat martiniquais d’inspiration nationaliste.

Enfin, bien qu’elle ait été en principe acquise et annoncée depuis son dernier congrès de 1973, il faut considérer la transformation de la CFDT (Confédération Française Démocratique du Travail) en CDMT ( Confédération Démocratique Martiniquaise du Travail) comme un résultat direct de la crise de Février 1974.

Parallèlement à ce remodelage du mouvement syndical, s’amorce sinon une recomposition du paysage politique, du moins l’affirmation à la gauche de la gauche traditionnelle (essentiellement PCM et PPM, la Fédération socialiste du nouveau PS d’Épinay peinant à s’imposer) d’une constellation de groupes et de groupuscules d’extrême gauche, commodément qualifiées de « gauchistes » par le PC. Ces groupes encore mal structurés ont reçu le baptême du feu dans ces luttes du début de l’année 1974. Leurs militants sont pour la plupart les enfants de février 1974.  Ce sont souvent des enfants gâtés, insolents et mal élevés, par moment insupportables, mais pas sans talent ni courage ni  générosité. Des « Dézodè », disent leurs adversaires !  Non par goût du désordre mais par haine du ronron. Ils « désordonnent » la routine. Ce sont des « dérangeurs » des pratiques bureaucratiques. Ce n’est pas le plus grave défaut qu’on puisse trouver à des militants. Ils méritent probablement mieux que l’image qu’en donne un ancien combattant. Mais au cœur de l’action, nous n’avions ni les uns ni les autres le temps de nuancer nos propos.

Voici donc, trente ans après, Chalvet avec les yeux d’un militant trotskiste des années 1970.

Février 2004

 

 



[1] À l’époque Rue Oudinot, Paris 7e, au Ministère des DOM-TOM

[2] Édouard de Lépine,« La crise de Février 1935à la Martinique,  La marche de la faim sur Fort-de-France –Contribution à l’histoire du mouvement ouvrier antillais– Editions L’Harmattan, Paris 1980

[3] Jean Marc Pulvar qui a, apparemment, changé d’avis entre temps. L’émission a été réalisée en définitive par  Pascale Lavenaire avec d’autres consultants jugés plus qualifiés.

[4] Marie-Hélène Léotin, La grève de janvier février 1é74. Editions Apal Production. Fort-de-France, janvier 1995

[5] La Vague, directeur politique Claude Relouzat est une feuille d’extrême droite. Le Combat, Organe de Défense de la Martinique département français,  est placée sous la Direction collective des 4 parlementaires de droite de la Martinique, Victor Sablé et Camille Petit, députés, François Duval et Georges Marie-Anne, sénateurs.

[6] Cette feuille a paru d’octobre 1973 à mars 1974,  notamment durant la campagne électorale du 2 au 16 février qui a correspondu, en gros, avec la période la plus intense des luttes ouvrières notamment dans la Région où se sont produits les affrontements les plus durs

[7] Nous avons gardé dans ce livre ce qualificatif de maoïste qui a quasiment disparu de nos jours du vocabulaire politique courant. Au milieu des années 1970, dans leur moment de sincérité, ils se proclament plus volontiers « marxistes-léninistes » ou plutôt « m-l » (que nous avons souvent traduit  par  maos locaux).

[8]  Le GAP publiait Rébellion, puis Prolétariat de la Martinique, Septembre 70 publiait Martinique Rouge. Il faut y ajouter La Voix du Peuple de Cabot Masson

[9] Voir chap , p,  L’affolement calculé de la bourgeoisie

[10] Tous les trois sont membres du Bureau Politique du PCF dont Georges Gratiant est l’un des plus illustres fondateurs.

[11] Voir page

[12] Voir en annexe les docs  Combat,  Libération, Le Figaro,Le Monde, L’Express, le Nouvel observateur.

[13] E de Lépine, La crise, o.c.  p 20, note 23

[14] L’Humanité Rouge du 17.02.1974 : Halte à la répression colonialiste à la Martinique, Prolétaire du 13.03.1974 : Message des M-L martiniquais  (GAP et GS 70) à leurs frères émigrés et aux camarades français et Extrait de l’intervention des m-l français au meeting de soutien du 1er mars 1974 à Paris. Doc n°  et   p

[15] C’est le slogan figurant sous le titre de l’organe central du G.R.S. ( Groupe Révolution Socialiste), Révolution Socialiste.

[16] Voir  dans le N° spécial des Temps Modernes (mars 1978) DOSSIER CHINE,  D’anciens gardes rouges parlent (p 1437- 1461) ou encore Lucien Bianco, Regards froids sur la Chine, Seuil, Paris 1976.

[17] E. de Lépine, La cirse de février, o.c.

16 bis, dazibao, affiche murale  à grands caractères (sorte de  graffiti géant), l’équivalent chinois du samizdat russe (tract, journal, livres, poèmes) de l’opposition au pouvoir. Li Yizhé est le surnom collectif de trois anciens gardes rouges qui affichent, en septembre 1973, sur les murs de Canton une sorte de manifeste de l’opposition révolutionnaire à la politique officielle du gouvernement chinois.  Voir dans Le Monde diplomatique de novembre 1976,  l’article de jean Daubier, Le journal mural de Li Yiz

[18] Madame Bertolucci est co-auteur, avec Juan Andres Neira Franco, d’une méchante compilation d’extraits de discours et d’écrits de Fidel Castro et d’Ernesto Ché Guévara, parue sous le titre Che, coimmandant, ami, Graphein, Paris, 2000

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